Mentalité de croissance en classe: quoi faire avec les questions ?

Mon enseignante de 4e année possédait une mentalité de croissance. Elle répondait invariablement la même chose devant les milliers de questions que je posais : « Quelle bonne question! Moi aussi j’aimerais bien connaître la réponse! Inscris-la sur notre tableau de chasse, tu veux bien? » N’était-ce pas là une formidable manière de soutenir la progression et les efforts, plutôt que le fait de briller en connaissant la réponse?

Les enseignant·e·s qui soutiennent la mentalité de croissance en classe n’ont pas peur de dire « Je ne sais pas ». Elles savent, et nous apprennent que les questions sont des chemins vers l’apprentissage. Qu’en classe, les questions sont la matière première du processus de développement de l’enfant.

Un tableau de chasse aux savoirs

Nous avions un « Tableau de chasse aux savoirs ». Il s’agissait d’un grand carton de couleur au fond de la classe. À côté se trouvait un bloc de papier de note autocollant. Nous inscrivions nos questions sur ces notes autocollantes et nous les collions simplement sur le tableau. Quand l’un·e d’entre nous avait terminé ses travaux avant les autres, il/elle pouvait commencer la chasse. C’était bien avant les ordinateurs dans les classes! Nous avions une bibliothèque dans la classe et c’était là la source de nos chasses. Évidemment, je m’en rends compte aujourd’hui, madame Côté s’arrangeait toujours pour qu’elle contienne des livres de référence sur les sujets de nos questions.

C’était tellement fascinant pour nous de chercher une réponse que notre enseignante ne possédait pas! Elle a été obligée de nous réserver du temps à tous et toutes, le vendredi après-midi, pour que nous puissions « chasser les savoirs ». Mes questions, et celles des autres n’avaient souvent pas grand rapport avec ce qui se passait. Elles étaient le fruit de cette incroyable agilité d’esprit qu’ont les enfants parce qu’ils sautillent naturellement d’une idée à une autre.

mentalité de croissance en classe

Quelques règles qui aident

Comment ça se fait que les rivières débordent? D’où vient toute cette eau? Elle était où avant d’arriver ici et elle va s’en aller où après ? Qui a pensé à inventer le bateau la première fois? C’est quoi la différence entre une barque et une chaloupe? Pourquoi l’eau s’arrête ici? Pourquoi l’eau ne rentre pas dans l’asphalte ? C’est fait avec quoi, de l’asphalte ? Pourquoi les oiseaux font des figures dans le ciel? Comment ça se fait que les voitures ont un moteur à explosion, mais que je ne vois jamais d’explosion?

Voici quand même quelques suggestions tirées de l’expérience de la mentalité de croissance en classe.

  1. Réserver du temps pour la recherche des réponses, afin que ça ne devienne pas une simple activité occupationnelle pour les plus rapides.
  2. Encourager le travail d’équipe et les échanges d’informations. Permettre toutes les sources d’information fiables, y compris les adultes autour des enfants. Seulement, les élèves devront présenter les raisons qui donnent du poids et de la crédibilité à leur « source ».
  3. Réserver du temps pour que les réponses soient présentées à la classe.
  4. Laisser les présentations vraiment le plus libres et informelles possible : la forme, les moyens, le matériel… mais pas le temps!
  5. Déterminer un temps limite pour les présentations. D’autres questions surgiront peut-être des réponses… Tant mieux! On recommence le processus!
  6. Limiter les questions épinglées sur le tableau de chasse à une par jour, par élève. Ça permet aux élèves pleins de questions de réfléchir soigneusement pour choisir celle qui vaut la peine de figurer au tableau.
  7. Encourager les traces des recherches et des réponses trouvées; un objet, une photo, un dessin, un livre… ils seront un rappel constant que leurs efforts portent des fruits.

Quelques repères qui nuisent à la mentalité de croissance en classe

1. Considérer qu’une question est stupide, inintéressante ou que l’enfant devrait déjà en connaître la réponse

Tous les enfants posent des questions. Cela fait partie du développement normal d’un être humain. Parfois elles nous apparaissent vraiment brillantes et d’autres fois moins. Rappelons-nous que nous ne sommes pas le critère universel de détermination de l’intérêt des questions. La réponse des adultes devant la curiosité manifestée des enfants doit soutenir ce désir d’apprendre. Notre réponse déterminera en grande partie l’intérêt et le goût de l’effort de cet enfant maintenant, mais aussi pour le reste de sa vie.

Quelle bonne question! Ho j’aimerais vraiment connaître la réponse à ça; à qui on pourrait demander ça? Tu poses tellement des bonnes questions! Viens, on va chercher la réponse ensemble.  Quelle bonne question, note-la pour qu’on y revienne plus tard. Voilà autant de réponses à offrir aux questions dont on ignore les réponses. Sans compter que c’est le genre de réponse qui développe une mentalité de croissance en classe.

2. Répondre que « ce n’est pas le temps pour les questions! » 

Pour développer une mentalité de croissance en classe, nous allons considérer que c’est toujours un bon moment pour poser des questions. Nous accepterons d’être dérangés dans notre planification afin de saisir leur curiosité à bras-le-corps. Reconnaître que nous réagissons mal aux questions dont nous ignorons les réponses, ce sera un pas important dans le développement de notre propre mentalité de croissance.

Peut-être avez-vous été un enfant qu’on a faire taire quand il posait des questions. Il n’est pas trop tard pour retrouver cette fabuleuse richesse que sont la créativité et la curiosité des enfants. Laissez vos élèves vous amener dans ces prés fleuris que sont la curiosité et l’émerveillement!

Instiller une mentalité de croissance en classe est à notre portée, dans ces gestes qui mettent en valeur le processus d’apprentissage plutôt que la connaissance; les efforts qui portent des fruits, plutôt que l’étalage de nos savoirs.

Pratiques d’intervention sociale: élevé par les lions

J’ai un chien adorable qui se prend pour un lion. Voici comment son histoire m’a permis de beaucoup réfléchir aux pratiques d’intervention sociale.

Tout de suite après sa naissance, il a été abandonné et, après avoir trottiné pas mal, a abouti devant une grange. Cette grange faisait partie d’un ensemble de bâtiments dans lesquels le propriétaire du domaine élève des animaux exotiques et les dresse pour des fins de tournages cinématographiques. Il ne manque pas de travail pour remplir ses journées et quand il a posé les yeux sur ce minuscule chiot, il l’a simplement saisi d’une main, a ouvert la porte de la grange où vivent un tigre de Sibérie et une lionne et l’y a déposé en se disant qu’il leur ferait une bonne collation.

Le lendemain, il a trouvé le minuscule caniche royal couché bien tranquille entre les pattes croisées de la lionne dominante. Elle lui faisait une toilette minutieuse à grands coups de langue. Le dresseur a trouvé l’arrangement excellent et ne s’en est plus mêlé. Quel rapport avec les pratiques d’intervention sociale?

D’où l’on vient est déterminant

Charlie, puisque c’est son nom, a donc passé les deux premières années de sa vie auprès des grands félins. Il a appris à chasser le petit gibier et faire sa place dans le groupe. Ces deux premières années ont été déterminantes pour Charlie. C’est vrai pour n’importe quel petit d’homme également. Son imprégnation, toute sa socialisation; son régime alimentaire, ses jeux, son code de comportements; il a tout appris d’un tigre de Sibérie et d’une lionne de la savane. Loin des humains et des autres chiens.

Ne vous est-il pas déjà arrivé de croiser des enfants élevés par des lions? Leurs repères semblent appartenir à un autre univers. Leurs comportements nous étonnent et parfois, rien de ce qu’on essaie ne « fonctionne » avec eux. Mon expérience avec Charlie m’a permis de trouver une voie de connexion avec ces enfants.

Pratiques d’intervention sociale avec les grands félins

Quand j’ai adopté Charlie l’automne dernier, il nous faisait connaître son désir de jouer en nous sautant dessus, la gueule ouverte… et comme il lui arrivait de la refermer sur un bras ou une jambe, ça vous donne une idée de la réputation qui l’accompagnait en arrivant chez moi. Ce que j’ai envie de vous raconter, c’est ce que m’a appris Charlie sur l’éducation, la norme et l’intervention.

Aujourd’hui Charlie a cinq ans et est convaincu d’être un lion. Il n’obéit pas comme un chien, il consent à faire ce que je lui demande comme une marque de respect pour ma position dans la pyramide sociale… comme un lion. Il n’aime pas les autres chiens et ne les reconnaît pas comme étant de son espèce. Surtout, il ne supporte pas qu’ils remettent sa dominance en question en jappant, car Charlie est un mâle alpha qui dominait son ami le tigre de Sibérie quand il a quitté la ferme. Charlie marche avec une grande souplesse comme les grands félins et fait sa toilette comme eux : en se léchant pendant des heures, bord en bord.

Il y a un mois, je l’ai vu chasser un lièvre exactement comme une lionne, en se couchant dans l’herbe, en rampant littéralement puis en restant parfaitement immobile jusqu’à ce que sa proie oublie sa présence. D’un bond, il l’a saisi, lui a cassé le cou et l’a dévoré tout cru.

Il jappe bien sûr et ne rugit pas, mais quand j’ai écouté le fabuleux film « Histoire de Pi », Charlie se précipitait sur l’écran, tout heureux chaque fois que le tigre rugissait! Il restait devant l’écran, répondant par un jappement joyeux, refusant de retourner se coucher. Je le comprends : depuis combien de temps n’avait-il pas entendu ces rugissements qui l’ont protégé et bercé pendant son développement!?

Nos attentes déterminent grandement notre réponse d’intervention

Les personnes qui ont accueilli Charlie avant moi l’ont traité en chien, évidemment. Ils connaissaient son histoire, mais les chiens sont courants dans notre environnement et notre bagage de repères les concernant est connu, transmis depuis la plus tendre enfance et très souvent vérifié par notre expérience personnelle. Par exemple, on apprend très jeune à ne pas approcher un chien qu’on ne connaît pas sans prendre certaines précautions, par exemple. On sait qu’une queue qui bat est généralement un signe de joie. Chaque fois que nous rencontrons un chien, nous puisons à ce bagage d’informations utiles et nous nous attendons, bien évidemment, à ce que le chien offre une réponse conforme à ces repères. C’est ce qui est arrivé avec sa famille d’accueil précédente. Sauf que Charlie n’offrait pas une réponse conforme. Et elle a dû s’en séparer.

Est-ce que ça ne nous arrive pas aussi comme parents? Comme intervenants? Nous avons devant nous un autre être humain et pour agir avec lui, nous nous référons à un bagage d’informations qui datent de très longtemps à propos des autres humains. Ou à propos des enfants. Ou à propos des personnes itinérantes, des femmes victimes de violence, des délinquants mineurs, etc. Nous accumulons ces connaissances depuis vingt, trente, quarante ou cinquante ans même. Alors on peut dire que nos attentes envers les réponses de l’autre sont assez précises, même si elles peuvent se situer dans un éventail d’options. Et, en général, cela s’avère! Les personnes blessées agissent comme on s’y attend des personnes blessées; les enfants agités répondent comme on s’y attend des enfants agités.

Surmonter notre sentiment d’incompétence

Mais qu’est-ce qu’on fait quand on tombe sur un humain élevé par des lions? Quand son histoire et son expérience sont si éloignées et différentes des histoires qu’on connaît et qui nous servent de repères? (Je songe à une jeune femme inuite que j’ai assistée lors de son accouchement; et dont aucune des réactions ou demandes ne trouvait écho dans mon répertoire, qui n’est pourtant pas si petit!) Que se passe-t-il quand la réponse de cette personne, ne correspond pas aux choix existants dans notre bagage? (Je songe à cet enfant de douze ans qui ne manifestait apparemment aucun affect, que personne n’arrivait à diagnostiquer et à qui l’ensemble des intervenants promettait la prison ou la mort.)

pratiques d'intervention sociale

Peut-être êtes-vous le parent d’un enfant que personne ne peut diagnostiquer. Peut-être travaillez-vous avec cet enfant? Ou des adultes comme lui? Ce genre de rencontre nous laisse totalement désarmés, perdus, incompétents. Et personne n’aime se sentir incompétent. Qu’est-ce qu’on fait alors? La plupart du temps, on trouve une place pour le déposer. On ne veut plus l’avoir dans nos jambes en train d’obstruer le flux de notre confiance en nous. On n’aime pas remettre en question notre sentiment de compétence. Il devient officiellement déviant de la norme.

La norme, c’est seulement notre bagage de références communes. Ce n’est pas la vérité.

C’est vrai bien sûr : cette personne ne correspond pas à la norme. Mais ce qui m’est apparu clairement, c’est ce qu’on fait ensuite. On continue d’utiliser le même bassin d’informations et de connaissances. Même s’il s’est avéré inadéquat. Et on espère que la personne se transforme magiquement et devienne celle que nos références pourront reconnaître.

C’est à nous de d’apprendre de nouveaux repères

Après deux semaines avec Charlie, j’ai fait des recherches avancées sur les lions: leurs comportements en captivité, leur nature, leurs jeux, leur socialisation. Et c’est là que j’ai compris que Charlie voulait jouer quand il sautait sur nous la gueule ouverte.

C’est ici que l’enseignement à propos des pratiques d’intervention sociale est précieux pour moi : jusque là, je croyais fermement qu’il était mal élevé. Ce sont mes recherches et donc l’élargissement de mon bagage de références qui ont permis d’actionner LE levier de communication entre lui et moi : Charlie agissait absolument normalement, conformément à son histoire. Il n’était pas déviant dans l’absolu. Il était simplement issu de quelque chose que je ne connaissais pas. Et c’était à moi d’apprendre ce monde, sa culture, ses codes afin de l’aider à trouver un chemin pour vivre avec des humains.

Normaux, mais dans une autre norme

Et n’est-ce pas toujours notre objectif? Que l’on soit parent, prof, éducateur ou intervenant social, on veut permettre à chacun et chacune de trouver un chemin pour vivre avec les autres humains. Pas en s’entêtant à utiliser nos repères qui ne fonctionnent pas, et en espérant qu’ils finissent par fonctionner. Non.

Je crois qu’on fait bien notre boulot quand on reconnaît d’abord qu’on est perdu; qu’on a peur d’être incompétent face aux personnes qui ne donnent jamais aucune des réponses qu’on attend. Avant de tasser ces sentiments en même temps que la personne, prenons une bonne respiration et ouvrons notre esprit. Honorons ces êtres qui ne ressemblent à rien de ce que l’on connaît; partir du principe qu’ils sont normaux, dans une autre norme. Il nous faut partir à l’aventure pour apprendre tout ce qu’on ne sait pas des lions et de leur façon de vivre…

Bref, accepter encore une fois de remettre en question nos pratiques d’intervention sociale.

envie de changer le monde

Intimidation scolaire: envie de changer le monde ?

L’intimidation scolaire fait de nombreuses victimes chaque année. Au premier jour de classe de la rentrée 2007, en Nouvelle-Écosse, un jeune de 14 ans se fait pousser dans les cases et bousculer par un groupe d’élèves deux ans plus vieux que lui. On le traite de fif, on essaye de lui toucher les parties génitales en tentant d’arracher son chandail. Son crime: il porte un chandail rose.

Ce soir-là, j’imagine que l’adolescent a pleuré de peur et d’humiliation. Comment sera le reste de l’année si l’intimidation scolaire s’installe dès la première journée? Il n’en parle à personne, à quoi bon? Il se dit que personne ne peut rien faire de toutes façons. S’il en parle aux profs, ce sera pire. S’il en parle à ses parents, ils ne pourront rien faire. Rouler en boule dans son lit, il se sent coincé, acculé, impuissant. On connaît tous cette histoire racontée des milliers de fois. Ne vous donne-t-elle pas envie de changer le monde?

Il dort peu cette nuit-là parce que les scénarios se sont enchaînés dans sa tête, tous plus effrayant les uns que les autres. Au matin, il n’a pas faim et part pour l’école sans déjeuner. La mort dans l’âme, il se prépare à vivre un autre incident.

Lendemain d’intimidation scolaire

Quand il passe la porte d’entrée des élèves en regardant à terre, il sent que quelque chose cloche dans l’atmosphère. Il lève les yeux et partout devant lui, des centaines d’élèves de tous les niveaux portent un chandail rose. Au milieu, deux étudiants plus vieux distribuent  des camisoles roses à tous ceux qui en veulent.

intimidation scolaire
David Shepherd et Travis Price, ce jour-là, en 2007.

Il s’agit de David Shepherd et Travis Price, 17 ans. Dans la cohue des couloirs la veille, ils ont assisté à la scène d’intimidation scolaire, avec le sentiment de ne rien pouvoir faire. Travis , qui est nouveau dans cette école, a quitté son ancienne école après avoir été lui-même intimidé pendant plusieurs années. Devant la scène, il est à la fois choqués et bouleversés. Il a bien envie de changer le monde injuste qu’il voit!

Sur la route qui les a ramenés à la maison ce jour-là, les deux ados ont envie de faire quelque chose… mais quoi? Quelle action se trouve à la portée de deux adolescent d’une petite ville? À force de discuter, ils finissent par avoir une idée qui va changer la vie de beaucoup de monde. Demain, ils porteront chacun un chandail rose pour aller à l’école demain.

Le soir même, ils lancent leur idée sur Facebook et l’affaire prend une dimension inattendue. Tout le monde veut participer à la réponse aux intimidateurs. Les deux étudiants passent au magasin à rabais et, avec leur argent de poche, achètent 50 camisoles roses. Ce sont celles qu’ils distribuent le lendemain matin dans le hall d’entrée de l’école. C’est peut-être leur audace ou la certitude de la justesse de leur action qui crée le mouvement? En tout cas, tout le monde veut participer et accepte de porter une camisole rose.

Envie de changer le monde?

envie de changer le monde

Leur action n’a pas seulement changé la vie du jeune ado intimidé au premier jour. Dans les jours qui ont suivis, des centaines d’autres élèves portaient du rose. L’histoire a fait le tour du pays, puis du monde. Travis Price a raconté son histoire partout et inspiré de milliers de jeunes qui avaient eux aussi envie de faire quelque chose pour contrer l’intimidation scolaire. Il a fondé une organisation qui ramasse des fonds et sensibilise les jeunes partout dans le monde. Depuis 2009, le 25 février a été désigné le « Pink Shirt Day » au Canada.

En songeant que ces deux jeunes inconnus de 17 ans ont pu avoir un tel impact sur leur communauté et leur pays, ça ne vous donne pas le goût de faire votre part pour l’amélioration du monde? Laissez-vous inspirer par la série d’histoires inspirantes du même genre sur leur site web.

Et le 25 février prochain, si vous avez envie de changer le monde, portez du rose!

En lire plus sur la persévérance scolaire et la mentalité de croissance

Empowerment et résolution de problème: La solution du crayon russe

J’adore me rappeler cette histoire de la solution du crayon russe, à propos d’empowerment et résolution de problème, et dans laquelle des gens vraiment plus intelligents que moi, et avec beaucoup plus de ressources, se sont plantés avec un P majuscule! 🙂

L’histoire du crayon russe

Un jour, au tout début de la grande histoire de la conquête de l’espace, dans les années 60′, la NASA se rend compte que les astronautes de la première mission habitée auront besoin d’écrire à gravité zéro. L’organisation convoque alors un groupe d’experts internationaux, de différents horizons scientifiques, pour réfléchir à la question des matériaux du stylo. Douze mois plus tard et après avoir dépensé 1 million de dollars (en 1965, c’est une somme astronomique!), le groupe d’expert présente un stylo qui écrit en gravité zéro et à basse pression.

Pendant ce temps, les Russes poursuivent le même objectif d’une mission habité. Dans cette course, ils font donc face aux mêmes problèmes, y compris celui du moyen d’écrire dans l’espace. Cela vous amusera peut-être autant que moi de savoir que la question a été réglée en 15 minutes et pour 2 $. La légende veut qu’une secrétaire anonyme ait entendu la question dans une réunion où elle prenait des notes et murmuré tout bas en sortant, qu’elle ne voyait pas pourquoi un banal crayon de bois ne pourrait pas écrire dans l’espace. Et c’est exactement ce que les Russes ont choisi de faire! La solution du crayon russe c’est la plus simple, et c’est souvent celle qui vient d’un point de vue complètement différent.

Problème complexe, solution complexe?

Plus il y a de points de vue différents, plus on a de chance de trouver la meilleure solution. L’empowerment et la résolution de problème sont pourtant des alliés naturels. On sait tout cela, et ça ne nous empêche pas de l’oublier et de nous perdre dans les méandres de la complication qui viennent avec un unique point de vue. La solution du crayon russe est éclairante dans ces situations-là. Les intervenantes d’une maison de la famille que je connais étaient en train de se casser la tête à essayer de concevoir une façon de reprendre les activités « normales » tout en respectant le protocole de prévention, à la suite de la pandémie.

Pour l’équipe de la maison de la famille, il y avait de très nombreuses tâches et pas tellement de monde pour les réaliser. Nettoyer toutes les surfaces utilisées pendant les rencontres, ne pas en oublier, changer de masque et de visière, fournir des masques aux familles visiteuses, laver les jouets, laver les tasses et les verres séparément, faire respecter les deux mètres de distanciation et, donc, replacer les chaises et fauteuils aux bons endroits, contrôler le nombre de personnes qui entrent, gérer les inscriptions aux activités. Il y a aussi les toilettes à gérer : accompagner les enfants pour s’assurer qu’ils ne touchent à rien d’autre que le strict nécessaire et nettoyer toutes les surfaces après leur départ.

empowerment et résolution de problème

Comment réussir à faire tout ça sans que ça prenne les deux heures actuelles, ce qui réduit sensiblement le nombre de familles qui peuvent venir à la Maison et profiter du support des intervenantes! Elles en étaient à s’attribuer les tâches selon une liste exhaustive et sur une rotation de trois jours, afin d’assurer que personne ne se retrouve coincé avec une tâche plus difficile pour les deux prochaines années.

Empowerment et résolution de problème

L’empowerment est une solution simple parce qu’il compte sur le partage du pouvoir; le pouvoir de l’information, de décision et d’action. Les pratiques d’empowerment et résolution de problème comptent sur l’intelligence collective, la créativité de tous, l’enrichissement de la diversité.

empowerment : la solution du crayon russe

Quand l’équipe de cette maison de la famille a retrouvé sa posture d’empowerment, les intervenantes ont tout de suite vu que les familles elles-mêmes les aideraient à résoudre ce problème de logistique. C’est ce genre réflexe que l’on développe dans la formation « Travailler avec les parents en empowerment ». On pense à tort, que l’empowerment et la résolution de problème ne concerne que les problèmes des personnes et des familles que nous accompagnons. Le partage du pouvoir résout toutes sortes de problèmes!

Elles les ont donc consultées et rapidement, une décision unanime est apparue: se sont les familles, qui allaient nettoyer après leur passage et gérer les enfants dans les toilettes. Quand les pratiques s’inscrivent vraiment dans l’empowerment, alors les objectifs sont également partagés. Ici, les familles veulent la même chose que l’équipe : profiter des installations, du support et réaliser tout cela de façon sécuritaire pour elles-mêmes, leurs enfants et les intervenantes. Voilà pourquoi empowerment et résolution de problème permettent la mobilisation : tout le monde se sent concerné par la solution.

La solution du crayon russe


Pour chaque problème, il existe au moins une solution complexe, et c’est celle qu’on trouve le plus facilement. Étrangement, nous faisons même davantage confiance à une réponse compliquée; probablement parce qu’elle a l’air plus « sérieuse ». L’expérience ne nous a-t-elle pas appris, pourtant, qu’en incluant tout le monde dans le processus de discussion et de décision, on avait plus de chances de trouver une solution simple et mobilisante pour tous? C’est exactement ce qu’on fait en empowerment et résolution de problème. Souvent, au contraire du bon sens, nous faisons reposer la recherche de solution sur les épaules du groupe habituel, avec le même point de vue. Dans la solution du crayon russe, nous comptons sur tous les points de vue.

En acceptant d’élargir le cercle de réflexion et de décision en dehors des « experts » identifiés, on sera peut-être surpris de la simplicité des possibilités qui se présenteront alors.

De temps en temps, on a besoin de se demander s’il n’y a pas d’autre monde à inviter dans le cercle de discussion, avec d’autres points de vue, et qui nous permettraient de trouver une solution du crayon russe à notre problème. Partager le pouvoir de discussion, d’information et de décision crée de l’empowerment pour tout le monde.

dévictimisation

Le problème avec « être un meilleur parent »

Tout le monde veut être un meilleur parent. Rien de mal là-dedans, apparemment. Sauf qu’il y a un problème avec l’appel perpétuel à faire mieux. C’est que la liste des centaines de recommandations faites à un parent ordinaire s’allonge chaque jour, sous le prétexte de permettre aux parents de « faire mieux ». Et ça, c’est épuisant.

C’est bien les légumes dans la boîte à lunch, mais les brocolis en mammouth et les carottes en cœur, c’est mieux. J’exagère à peine. C’est bien de manger ensemble tous les soirs, mais c’est encore mieux d’avoir une discussion sur notre journée pendant ce repas. On dira que c’est bien de contrôler l’accès des sites web à nos petits, mais ce serait encore mieux de leur donner l’accès à l’ordinateur seulement après deux heures de jeu à l’extérieur.

Comment écraser les parents sans s’en rendre compte

Toutes ces exhortations partent d’un bon principe, pourtant. Tous les intervenants qui les transmettent et les répètent croient vraiment aider les parents et soutenir leurs compétences parentales. Mais ce n’est pas le cas. Ces recommandations sont devenues si nombreuses qu’elles ne représentent plus des voies d’amélioration pour « être un meilleur parent ». Leur liste finit par exercer une telle pression sur les parents que la plupart d’entre eux font semblant d’y arriver; tout simplement pour ne pas se voir proposer de nouvelles recommandations. Elles s’inscrivent dans une définition inaccessible du bon parentage, sans se soucier du bon parent ordinaire. Plus grave encore, ces recommandations deviennent qualifiantes et l’on en fait des repères d’évaluation de la compétence parentale. Et ça, c’est un problème.

Quand le mieux est l’ennemi du bien

Vous ne lisez jamais de livre avec lui? Ha bon… ce serait vraiment mieux de le faire. Vous comprenez, ça l’aiderait à l’école et pour tout son parcours scolaire. Et ce parent vient de se prendre une taloche d’incompétence en pleine gueule. Est-ce qu’on a demandé ce qui fait qu’il ne lit pas avec son enfant? Est-ce qu’on a eu accès à sa charge familiale, à ces tâches et à l’énergie disponible? A-t-on examiné l’organisation familiale et le sentiment de compétence de ce parent avant de déclarer que lire avec son petit, ce serait vraiment mieux? Est-ce qu’on s’est assuré que ce parent savait lire? Et finalement, est-ce qu’on lui a demandé son avis sur tout cela?

être un meilleur parent

Lire avec son enfant permet-il vraiment d’être un meilleur parent?

Probablement pas. On aura seulement débité les recommandations de lecture parce que la recherche a démontré le lien entre la lecture et la réussite scolaire; sans tenir compte de rien d’autre. Il ne s’agit pas de mauvaise foi. Il s’agit d’aveuglement. Pendant qu’on garde les yeux fixés sur la lecture (ou la gestion de la colère, ou la socialisation, ou le guide alimentaire, etc.) on ne voit pas le reste de la vie. Sauf que le parentage n’a pas les moyens d’envisager la vie en tunnel. La vie des parents est faite de milliers de gestes et de contraintes, de valeurs et de choix. La vie quotidienne avec des enfants est un sérieux décapant d’illusion sur « le mieux pour son enfant ».

Peut-être est-il temps de contester l’ensemble des recommandations faites aux parents en se demandant si elles sont vraiment pertinentes pour ce parent. Peut-être est-il temps de dire franchement aux parents qu’ils sont les mieux placés pour décider des recommandations à suivre, et de laisser tomber les autres. Il y a un problème avec « être un meilleur parent » quand ce n’est jamais leur meilleur à eux, mais bien un meilleur absolu qui ne fait écho à aucune réalité.

Le déni, c'est comme le snooze sur un réveil

Déni des parents d'enfant en difficulté: une bonne chose?

Quand je demande à Joanie, éducatrice spécialisée auprès des enfants qui vivent avec l’autisme, ce qui est le plus difficile dans le travail avec les parents d’enfant en difficulté, elle répond sans hésiter : le déni des parents! Elle m’explique à quel point il est frustrant d’être paralysé dans un plan d’intervention parce que le parent refuse de voir « la vérité » . Comme si le déni dénotait un manque de bonne volonté, de force et une perte de temps inutile. Est-ce bien le cas?

D’où vient le déni ?

Imaginez que vous ayez eu une nuit effroyable. Le bébé a eu la diarrhée; vous avez été obligé de changer le lit au complet avant de le rendormir en le berçant. Le plus vieux s’est réveillé et vous l’avez accompagné aux toilettes. En passant devant la cuisine, la vaisselle sale vous a pointé du doigt et le panier de linge s’est moqué de vous. Vous vous êtes recouché mais le sommeil n’est pas venu tout de suite, bien sûr.

Au moment où vous alliez sombrer, le bébé s’est remis à pleurer de toutes ses forces. Votre partenaire a repoussé les couvertures, mais vous lui avez dit de laisser faire; de toute façon, vous étiez déjà réveillé. Vous avez détourné les yeux en passant devant la cuisine pour entrer dans la chambre du bébé et constater qu’il fallait à nouveau changer le lit. Rebelote. Vous vous êtes dit que le lendemain était dans deux heures et que la journée serait longue. En soupirant, vous avez attendu le sommeil qui tardait à venir. Pas besoin d’être des parents d’enfant en difficulté pour avoir expérimenté cela.

Le déni des parents

Le réveil a sonné à 5h30 le lendemain matin et vous avez eu l’impression que vous veniez juste de fermer les yeux. Quand l’alarme a percé votre sommeil comateux, vous vous êtes étiré le bras pour appuyer sur le bouton « snooze« . C’est ce bouton qui permet de repousser de 10 minutes le déclenchement de l’alarme et ainsi gagner dix minutes de sommeil de plus. Même si vous n’avez jamais utilisé ce bouton, vous connaissez ce puissant désir de rester couché « quelques minutes de plus… »

Le déni des parents d’enfant en difficulté, c’est souvent exactement ce moment de répit. On sait bien qu’il faudra finir par ouvrir les yeux. Il ne s’agit pas d’avoir renoncé à nos responsabilités; il s’agit de se laisser un peu de temps pour trouver la force de s’y remettre. Dans le déni, les parents ne croient pas vraiment que tout est parfait. Ils ne font que suspendre temporairement le poids écrasant de la réalité afin de refaire leurs forces avant d’affronter le froid glacial qui les attend à l’extérieur.

Le déni des parents, c'est un répit avant d'affronter le froid glacial qui les attend dehors.
Ils ne font que suspendre temporairement le poids écrasant de la réalité afin de refaire leurs forces avant d’affronter le froid glacial qui les attend à l’extérieur.
Quelle réalité pour les parents d’enfant en difficulté ?

Quand on considère qu’un parent est dans le déni, c’est en fait qu’il refuse de reconnaître la réalité telle que nous la décrivons à titre d’intervenants. Mais notre vision est limitée et ce que nous pouvons observer n’est qu’une petite partie de la réalité des parents.

Cette réalité est faite de milliers de choses dont nous n’avons pas la moindre idée. Et la plupart d’entre elles ne sont ni mesurables ni observables. Un conflit larvé au travail qui mine l’atmosphère; des désaccords avec le conjoint sur les façons d’agir avec l’enfant; une prise de poids qui la déprime; la femme de ménage qui a annoncé qu’elle ne pouvait plus venir. Et tant d’autres choses! La façon dont s’agencent et s’organisent ces milliers d’éléments de la vie des parents d’enfant en difficulté est également hors de notre portée.

Un espace sécuritaire

Joanie n’est pas la seule intervenante à vivre de la frustration quand les parents se retrouve dans un espace de déni. J’entends cela chaque fois que je donne la formation sur le travail d’empowerment avec les parents. Je peux certainement comprendre ça. Mais si l’on veut être utiles, il nous faudra renoncer à considérer le déni comme un obstacle à éliminer; et commencer à le voir comme un appel au répit.

L’expérience m’a appris que le déni des parents d’enfant en difficulté devant une situation vraiment difficile, c’est souvent la création d’un espace sécuritaire où le parent peut se déposer sans se sentir menacé ou écrasé par la pression. Un espace où ce qui est difficile est suspendu, en quelque sorte. C’est un répit que tous les humains s’accordent, de temps en temps, pour reprendre des forces.

En « snoozant », les parents épuisés nous disent qu’ils ont besoin d’une pause, d’un répit mental et affectif. Soutenons-les en reconnaissant leur besoin. Même en sachant que 10 minutes ne changent vraiment rien au manque de sommeil, ce sont les dix minutes dont nous avons besoin pour trouver la force de nous lever. C’est la même chose pour le déni.

Du temps pour se préparer
Les parents d'enfant en difficulté ont de très haute montagne à grimper

Au lieu de tirer sur les couvertures, respectons cet espace confortable, le temps qu’il faudra pour qu’ils puissent rassembler leur courage, leurs forces et leur énergie et affronter ce qui les attend à l’extérieur. Personne d’autre qu’eux-mêmes ne peut déterminer le temps dont ils auront besoin pour trouver le courage d’ouvrir les yeux et faire leur journée. Souvenons-nous des moments de notre propre vie où nous avons eu besoin du déni pour nous préparer à faire face au changement. C’est la même chose pour le déni des parents d’enfant en difficulté.

Quand nous sentirons l’agitation nous gagner parce qu’un parent « est dans le déni », résistons à l’envie de tirer toutes les couvertures pour l’obliger à ouvrir les yeux. Rappelons-nous que le déni est souvent une bonne chose. Il leur permet de faire une pause et rassembler toutes leurs forces. Et ils en auront besoin pour enjamber les montagnes qui se profilent à l’horizon de leur vie de parents.

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