Le déni, c'est comme le snooze sur un réveil

Déni des parents d'enfant en difficulté: une bonne chose?

Quand je demande à Joanie, éducatrice spécialisée auprès des enfants qui vivent avec l’autisme, ce qui est le plus difficile dans le travail avec les parents d’enfant en difficulté, elle répond sans hésiter : le déni des parents! Elle m’explique à quel point il est frustrant d’être paralysé dans un plan d’intervention parce que le parent refuse de voir « la vérité » . Comme si le déni dénotait un manque de bonne volonté, de force et une perte de temps inutile. Est-ce bien le cas?

D’où vient le déni ?

Imaginez que vous ayez eu une nuit effroyable. Le bébé a eu la diarrhée; vous avez été obligé de changer le lit au complet avant de le rendormir en le berçant. Le plus vieux s’est réveillé et vous l’avez accompagné aux toilettes. En passant devant la cuisine, la vaisselle sale vous a pointé du doigt et le panier de linge s’est moqué de vous. Vous vous êtes recouché mais le sommeil n’est pas venu tout de suite, bien sûr.

Au moment où vous alliez sombrer, le bébé s’est remis à pleurer de toutes ses forces. Votre partenaire a repoussé les couvertures, mais vous lui avez dit de laisser faire; de toute façon, vous étiez déjà réveillé. Vous avez détourné les yeux en passant devant la cuisine pour entrer dans la chambre du bébé et constater qu’il fallait à nouveau changer le lit. Rebelote. Vous vous êtes dit que le lendemain était dans deux heures et que la journée serait longue. En soupirant, vous avez attendu le sommeil qui tardait à venir. Pas besoin d’être des parents d’enfant en difficulté pour avoir expérimenté cela.

Le déni des parents

Le réveil a sonné à 5h30 le lendemain matin et vous avez eu l’impression que vous veniez juste de fermer les yeux. Quand l’alarme a percé votre sommeil comateux, vous vous êtes étiré le bras pour appuyer sur le bouton « snooze« . C’est ce bouton qui permet de repousser de 10 minutes le déclenchement de l’alarme et ainsi gagner dix minutes de sommeil de plus. Même si vous n’avez jamais utilisé ce bouton, vous connaissez ce puissant désir de rester couché « quelques minutes de plus… »

Le déni des parents d’enfant en difficulté, c’est souvent exactement ce moment de répit. On sait bien qu’il faudra finir par ouvrir les yeux. Il ne s’agit pas d’avoir renoncé à nos responsabilités; il s’agit de se laisser un peu de temps pour trouver la force de s’y remettre. Dans le déni, les parents ne croient pas vraiment que tout est parfait. Ils ne font que suspendre temporairement le poids écrasant de la réalité afin de refaire leurs forces avant d’affronter le froid glacial qui les attend à l’extérieur.

Le déni des parents, c'est un répit avant d'affronter le froid glacial qui les attend dehors.
Ils ne font que suspendre temporairement le poids écrasant de la réalité afin de refaire leurs forces avant d’affronter le froid glacial qui les attend à l’extérieur.
Quelle réalité pour les parents d’enfant en difficulté ?

Quand on considère qu’un parent est dans le déni, c’est en fait qu’il refuse de reconnaître la réalité telle que nous la décrivons à titre d’intervenants. Mais notre vision est limitée et ce que nous pouvons observer n’est qu’une petite partie de la réalité des parents.

Cette réalité est faite de milliers de choses dont nous n’avons pas la moindre idée. Et la plupart d’entre elles ne sont ni mesurables ni observables. Un conflit larvé au travail qui mine l’atmosphère; des désaccords avec le conjoint sur les façons d’agir avec l’enfant; une prise de poids qui la déprime; la femme de ménage qui a annoncé qu’elle ne pouvait plus venir. Et tant d’autres choses! La façon dont s’agencent et s’organisent ces milliers d’éléments de la vie des parents d’enfant en difficulté est également hors de notre portée.

Un espace sécuritaire

Joanie n’est pas la seule intervenante à vivre de la frustration quand les parents se retrouve dans un espace de déni. J’entends cela chaque fois que je donne la formation sur le travail d’empowerment avec les parents. Je peux certainement comprendre ça. Mais si l’on veut être utiles, il nous faudra renoncer à considérer le déni comme un obstacle à éliminer; et commencer à le voir comme un appel au répit.

L’expérience m’a appris que le déni des parents d’enfant en difficulté devant une situation vraiment difficile, c’est souvent la création d’un espace sécuritaire où le parent peut se déposer sans se sentir menacé ou écrasé par la pression. Un espace où ce qui est difficile est suspendu, en quelque sorte. C’est un répit que tous les humains s’accordent, de temps en temps, pour reprendre des forces.

En « snoozant », les parents épuisés nous disent qu’ils ont besoin d’une pause, d’un répit mental et affectif. Soutenons-les en reconnaissant leur besoin. Même en sachant que 10 minutes ne changent vraiment rien au manque de sommeil, ce sont les dix minutes dont nous avons besoin pour trouver la force de nous lever. C’est la même chose pour le déni.

Du temps pour se préparer
Les parents d'enfant en difficulté ont de très haute montagne à grimper

Au lieu de tirer sur les couvertures, respectons cet espace confortable, le temps qu’il faudra pour qu’ils puissent rassembler leur courage, leurs forces et leur énergie et affronter ce qui les attend à l’extérieur. Personne d’autre qu’eux-mêmes ne peut déterminer le temps dont ils auront besoin pour trouver le courage d’ouvrir les yeux et faire leur journée. Souvenons-nous des moments de notre propre vie où nous avons eu besoin du déni pour nous préparer à faire face au changement. C’est la même chose pour le déni des parents d’enfant en difficulté.

Quand nous sentirons l’agitation nous gagner parce qu’un parent « est dans le déni », résistons à l’envie de tirer toutes les couvertures pour l’obliger à ouvrir les yeux. Rappelons-nous que le déni est souvent une bonne chose. Il leur permet de faire une pause et rassembler toutes leurs forces. Et ils en auront besoin pour enjamber les montagnes qui se profilent à l’horizon de leur vie de parents.

services aux enfants en difficulté

Services aux enfants en difficulté et parents, difficile partenariat

Marie-Claude et Jean fréquentent déjà depuis un moment les différents services aux enfants en difficulté. Ils sont débordés par les comportements de PetitPierre, pour qui on vient de poser un diagnostic du trouble du spectre de l’autisme. Aujourd’hui, c’est la pédopsychiatre qu’ils rencontrent. Comme l’enfant prend un anxiolytique depuis cinq mois et qu’il est question d’ajouter une nouvelle médication, les parents de PetitPierre ont plusieurs questions. Mais la pédopsychiatre a répondu qu’elle n’avait pas le temps.

Ils sont donc repartis avec la prescription, un peu estomaqués. Quand ils annonceront plus tard qu’ils ne sont pas prêts à donner la nouvelle médication à leur fils, on dira qu’ils ne collaborent pas. Ils souhaiteront changer de pédopsychiatre; mais finalement, ce ne sera pas possible. Le partenariat entre les parents et les intervenants en est un forcé, bien sûr. Et il n’est pas toujours heureux.

Des services aux enfants en difficulté débordés

Dans une autre famille, on me consulte pour avoir des idées sur les meilleurs moyens de soutenir une enfant de quatre ans avec un diagnostic de trouble oppositionnels. Après 2h30 d’observation dans le milieu naturel, absolument aucun comportement d’opposition n’est apparu. Je demande qui a réalisé le diagnostic: un pédopsychiatre. Je demande s’il l’a observée seul ou en leur présence. Leur réponse me coupe les jambes : le pédopsychiatre n’a jamais rencontré l’enfant.

partenariat parents/services

En Centre jeunesse, cette pratique est monnaie courante. Et ailleurs aussi. Tout simplement parce que les services sont débordés. Ils font vraiment ce qu’ils peuvent. Et ça fait tellement longtemps qu’ils sont dans cet état que les professionnels qui y travaillent ont fini par trouver ces manquements comme normaux.

Le déséquilibre du pouvoir crée un gouffre

Quand on contrôle le temps et le contenu des rencontres, on détient pratiquement tout le pouvoir est entre nos mains. Toute notre bonne volonté et nos excuses organisationnelles ne changent rien au fait que les parents ont plusieurs raisons de se sentir bafoués. C’est comme un mariage forcé où l’un des deux partenaires posséderait la maison, le revenu familial et déciderait en plus de l’agenda de la famille. Je ne sais pas pour vous, mais moi je n’aimerais pas me retrouver dans ce genre de partenariat.


VOIR LA FORMATION :

« TRAVAILLER AVEC LES PARENTS

EN EMPOWERMENT »

Parfois, dans le tourbillon des dossiers de plus en plus nombreux sur notre bureau, nous tournons les coins ronds du côté des informations livrées aux parents. En toute bonne foi, nous croyons leur avoir dit l’essentiel. Mais si les parents sont vraiment les partenaires des services aux enfants en difficulté, ce devrait être eux qui décident s’ils ont assez d’informations.

Tout cela crée un fossé dans la communication. Il m’est arrivé souvent de constater que les parents ET les équipes soignantes étaient tous les deux scandalisés par le manque d’écoute et de collaboration de l’autre. Quelle tristesse.

Travailler sans les parents ?

Lors des formations que je donne, j’entends régulièrement le voeu secret de nombreux intervenants de « pouvoir travailler tranquille avec l’enfant sans avoir à négocier avec le parent. » J’entends de la détresse des intervenants dans ces mots désespérés. Je crois qu’on y arrive quand on oublie que ce sont nos services qui doivent supporter les parents dans leur travail; et pas l’inverse. Sans les parents, il n’y a pas de services aux enfants en difficulté, point. Les parents n’ont pas à obtempérer. Toutes les missions d’organisation soutiennent que les parents sont les premiers experts et décideurs dans la vie de leur enfant. Sauf que notre système n’agit pas en fonction de cette idée.

services aux enfants en difficulté

Notre réseau, institutionnel et communautaire, les considère au mieux comme un élément du dossier; au pire comme un obstacle au travail des services aux enfants en difficultés. Le rapport de pouvoir est totalement déséquilibré, au bénéfice des intervenant·es. Il faut bien constater que les parents n’ont pas beaucoup de moyens de parler d’égal à égal avec un intervenant, particulièrement avec un médecin. 

Il faut que cela change. Au bénéfice des enfants, d’abord. Et également pour notre santé mentale à tous. Parents et services aux enfants en difficultés ne se choisissent pas, c’est vrai. Et c’est à nous, les intervenants, de fournir un effort supplémentaire pour en faire un partenariat chaleureux.


kintsugi, précieuses blessures

Kintsugi: une alchimie des blessures transformées en or

Marie-Michèle a traversé une enfance éclatée en mille morceaux. Quand je la regarde pourtant, je pense au kintsugi restauré avec de l’or. Une véritable oeuvre d’art. Des centaines de milliers d’enfants cassés comme elle sont passés par la grande alchimie des blessures et des restaurations. Aujourd’hui, ses blessures transformées en or sont une éclatante démonstration de résilience. Même si elle ne le voit pas toujours.

Le Kintsugi est une technique ancestrale japonaise, qui consiste à réparer un objet cassé en soulignant ses lignes de faille avec de la véritable poudre d’or. Au lieu de chercher à les masquer, les traces de brisure sont mises en évidence et donnent de la valeur à l’objet. Littéralement, le mot kintsugi veut dire « jointure à l’or » .

Kintsugi : un processus de restauration

Il s’agit d’un processus de réparation long et extrêmement précis, se déroulant en de nombreuses étapes. La guérison de nos blessures d’enfants ne prend-elle pas elle aussi beaucoup de temps à cicatriser? Comme il aura fallu de courage et de patience à ces enfants négligés, abandonnés ou maltraités, pour devenir des parents adéquats, des intervenants sociaux utiles, des enseignants généreux. Chacun peut voir les coulées d’or qui sillonnent leur personnalité; mais il n’y a que les autres « cassés » pour savoir qu’il ne s’agit pas de décorations. Oui, c’est un long processus délicat que celui de donner de la valeur à ce qui a failli nous tuer. Et aucune alchimie des blessures ne connaît de raccourcis.

Marie-Michèle et les autres ont récupéré leurs morceaux éparpillés et cherché le sens de chacun pour trouver sa place dans leur être. Une tâche délicate! Comme pour la reconstruction des poteries kintsugi, il arrive que des morceaux disparaissent à jamais. Ces « trous » , une fois comblés avec courage, deviennent les plus précieux de tous les sillons de leur histoire. Ce sont ces « manques » reconstruits qui leur permettent de devenir ces adultes aimants et protecteurs.

L’alchimie des blessures rend plus fort

Pourtant, ces hommes et ces femmes ne semblent pas réaliser à quel point leur parcours est précieux et digne de respect. Peut-être ont-ils appris que cet abandon ou cette négligence était honteux? Il est temps de leur rappeler qu’au bout du long processus de restauration, ils sont ressortis beaucoup plus solides qu’avant, avec leurs blessures transformées en or, comme un kintsugi.

En regardant ces morceaux éparpillés, l’artiste du kintsugi voit déjà la restauration. De la même façon, les personnes qui ont opéré la grande alchimie des blessures sont souvent capables de l’imaginer pour les autres. C’est ce qui fait d’eux de si bons intervenants psychosociaux, de si bons parents, de si bonnes infirmières. Ces hommes et ces femmes excellent quand il s’agit de travailler avec les blessures des autres. Tout simplement parce qu’ils ont pu faire de leurs cicatrices une source de sens, de force et de valeur.

kintsugi, alchimie de nos blessures transformées en or

Des blessures transformées en or


On a pu croire un jour que notre intégrité était perdu à jamais; mais il n’en est rien. On a peut-être laissé entendre devant nous que ce qui était cassé était perdue. Hé bien, ces enfants brisés devenus des adultes rayonnants sont la preuve qu’en choisissant la vision artistique du kintsugi, les humains sont honorés comme des oeuvres et restaurés avec patience et amour.

Alors, ceux et celles qui les croisent peuvent voir, émerveillé·es, des blessures transformées en or. Imaginez l’espoir que cela peut offrir.

Dans cet esprit, nous devenons, pour tous ceux que nous croisons, des témoins de tous les formidables possibles. Nous témoignons de la fin de la honte; de l’incroyable beauté révélée par le passage du temps sur nos plaies. Quand nos compagnons de route découvrent notre regard de bienveillance sur les traces d’usures que nos blessures ont laissées, alors ce regard devient possible pour eux aussi.


Nos lignes de faille deviennent nos lignes de force.

kintsugi, alchimie des blessures

Marie-Michèle se désole souvent de ne pas être la femme que je voudrais être. Mère parfaitement accueillante, conjointe parfaitement aimante et intervenante parfaitement compréhensive. C’est parce qu’elle oublie que la restoration ne cherche pas à reproduire la perfection. Bien au contraire, elle mise sur nos misères, nos imperfections et l’inestimable valeur que tous ces
« manques » apportent à notre vie. Ce sont ces traces visibles et magnifiées qui nous rendent uniques, précieux et irremplaçables.

À toutes les Marie-Michèles qui ont été des enfants abusés et maltraités, et qui ont recollé leurs morceaux avec de l’aide et beaucoup de patience; à tous les adolescents agressés, abandonnés ou négligés qui cherchent sans relâche à se tourner vers la lumière; à tous ceux et toutes celles qui ont accepté de marcher dans le feu de la grande alchimie des blessures; sachez que vous n’êtes pas simplement des enfants, des ados et des adultes cassés. Redressez-vous et relevez la tête.

Chacun de vous est un kintsugi vivant et vos sillons d’or m’éblouissent.

Je vous vois. Je vous honore. Et je vous aime.

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