Pratiques d’intervention sociale: élevé par les lions

J’ai un chien adorable qui se prend pour un lion. Voici comment son histoire m’a permis de beaucoup réfléchir aux pratiques d’intervention sociale.

Tout de suite après sa naissance, il a été abandonné et, après avoir trottiné pas mal, a abouti devant une grange. Cette grange faisait partie d’un ensemble de bâtiments dans lesquels le propriétaire du domaine élève des animaux exotiques et les dresse pour des fins de tournages cinématographiques. Il ne manque pas de travail pour remplir ses journées et quand il a posé les yeux sur ce minuscule chiot, il l’a simplement saisi d’une main, a ouvert la porte de la grange où vivent un tigre de Sibérie et une lionne et l’y a déposé en se disant qu’il leur ferait une bonne collation.

Le lendemain, il a trouvé le minuscule caniche royal couché bien tranquille entre les pattes croisées de la lionne dominante. Elle lui faisait une toilette minutieuse à grands coups de langue. Le dresseur a trouvé l’arrangement excellent et ne s’en est plus mêlé. Quel rapport avec les pratiques d’intervention sociale?

D’où l’on vient est déterminant

Charlie, puisque c’est son nom, a donc passé les deux premières années de sa vie auprès des grands félins. Il a appris à chasser le petit gibier et faire sa place dans le groupe. Ces deux premières années ont été déterminantes pour Charlie. C’est vrai pour n’importe quel petit d’homme également. Son imprégnation, toute sa socialisation; son régime alimentaire, ses jeux, son code de comportements; il a tout appris d’un tigre de Sibérie et d’une lionne de la savane. Loin des humains et des autres chiens.

Ne vous est-il pas déjà arrivé de croiser des enfants élevés par des lions? Leurs repères semblent appartenir à un autre univers. Leurs comportements nous étonnent et parfois, rien de ce qu’on essaie ne « fonctionne » avec eux. Mon expérience avec Charlie m’a permis de trouver une voie de connexion avec ces enfants.

Pratiques d’intervention sociale avec les grands félins

Quand j’ai adopté Charlie l’automne dernier, il nous faisait connaître son désir de jouer en nous sautant dessus, la gueule ouverte… et comme il lui arrivait de la refermer sur un bras ou une jambe, ça vous donne une idée de la réputation qui l’accompagnait en arrivant chez moi. Ce que j’ai envie de vous raconter, c’est ce que m’a appris Charlie sur l’éducation, la norme et l’intervention.

Aujourd’hui Charlie a cinq ans et est convaincu d’être un lion. Il n’obéit pas comme un chien, il consent à faire ce que je lui demande comme une marque de respect pour ma position dans la pyramide sociale… comme un lion. Il n’aime pas les autres chiens et ne les reconnaît pas comme étant de son espèce. Surtout, il ne supporte pas qu’ils remettent sa dominance en question en jappant, car Charlie est un mâle alpha qui dominait son ami le tigre de Sibérie quand il a quitté la ferme. Charlie marche avec une grande souplesse comme les grands félins et fait sa toilette comme eux : en se léchant pendant des heures, bord en bord.

Il y a un mois, je l’ai vu chasser un lièvre exactement comme une lionne, en se couchant dans l’herbe, en rampant littéralement puis en restant parfaitement immobile jusqu’à ce que sa proie oublie sa présence. D’un bond, il l’a saisi, lui a cassé le cou et l’a dévoré tout cru.

Il jappe bien sûr et ne rugit pas, mais quand j’ai écouté le fabuleux film « Histoire de Pi », Charlie se précipitait sur l’écran, tout heureux chaque fois que le tigre rugissait! Il restait devant l’écran, répondant par un jappement joyeux, refusant de retourner se coucher. Je le comprends : depuis combien de temps n’avait-il pas entendu ces rugissements qui l’ont protégé et bercé pendant son développement!?

Nos attentes déterminent grandement notre réponse d’intervention

Les personnes qui ont accueilli Charlie avant moi l’ont traité en chien, évidemment. Ils connaissaient son histoire, mais les chiens sont courants dans notre environnement et notre bagage de repères les concernant est connu, transmis depuis la plus tendre enfance et très souvent vérifié par notre expérience personnelle. Par exemple, on apprend très jeune à ne pas approcher un chien qu’on ne connaît pas sans prendre certaines précautions, par exemple. On sait qu’une queue qui bat est généralement un signe de joie. Chaque fois que nous rencontrons un chien, nous puisons à ce bagage d’informations utiles et nous nous attendons, bien évidemment, à ce que le chien offre une réponse conforme à ces repères. C’est ce qui est arrivé avec sa famille d’accueil précédente. Sauf que Charlie n’offrait pas une réponse conforme. Et elle a dû s’en séparer.

Est-ce que ça ne nous arrive pas aussi comme parents? Comme intervenants? Nous avons devant nous un autre être humain et pour agir avec lui, nous nous référons à un bagage d’informations qui datent de très longtemps à propos des autres humains. Ou à propos des enfants. Ou à propos des personnes itinérantes, des femmes victimes de violence, des délinquants mineurs, etc. Nous accumulons ces connaissances depuis vingt, trente, quarante ou cinquante ans même. Alors on peut dire que nos attentes envers les réponses de l’autre sont assez précises, même si elles peuvent se situer dans un éventail d’options. Et, en général, cela s’avère! Les personnes blessées agissent comme on s’y attend des personnes blessées; les enfants agités répondent comme on s’y attend des enfants agités.

Surmonter notre sentiment d’incompétence

Mais qu’est-ce qu’on fait quand on tombe sur un humain élevé par des lions? Quand son histoire et son expérience sont si éloignées et différentes des histoires qu’on connaît et qui nous servent de repères? (Je songe à une jeune femme inuite que j’ai assistée lors de son accouchement; et dont aucune des réactions ou demandes ne trouvait écho dans mon répertoire, qui n’est pourtant pas si petit!) Que se passe-t-il quand la réponse de cette personne, ne correspond pas aux choix existants dans notre bagage? (Je songe à cet enfant de douze ans qui ne manifestait apparemment aucun affect, que personne n’arrivait à diagnostiquer et à qui l’ensemble des intervenants promettait la prison ou la mort.)

pratiques d'intervention sociale

Peut-être êtes-vous le parent d’un enfant que personne ne peut diagnostiquer. Peut-être travaillez-vous avec cet enfant? Ou des adultes comme lui? Ce genre de rencontre nous laisse totalement désarmés, perdus, incompétents. Et personne n’aime se sentir incompétent. Qu’est-ce qu’on fait alors? La plupart du temps, on trouve une place pour le déposer. On ne veut plus l’avoir dans nos jambes en train d’obstruer le flux de notre confiance en nous. On n’aime pas remettre en question notre sentiment de compétence. Il devient officiellement déviant de la norme.

La norme, c’est seulement notre bagage de références communes. Ce n’est pas la vérité.

C’est vrai bien sûr : cette personne ne correspond pas à la norme. Mais ce qui m’est apparu clairement, c’est ce qu’on fait ensuite. On continue d’utiliser le même bassin d’informations et de connaissances. Même s’il s’est avéré inadéquat. Et on espère que la personne se transforme magiquement et devienne celle que nos références pourront reconnaître.

C’est à nous de d’apprendre de nouveaux repères

Après deux semaines avec Charlie, j’ai fait des recherches avancées sur les lions: leurs comportements en captivité, leur nature, leurs jeux, leur socialisation. Et c’est là que j’ai compris que Charlie voulait jouer quand il sautait sur nous la gueule ouverte.

C’est ici que l’enseignement à propos des pratiques d’intervention sociale est précieux pour moi : jusque là, je croyais fermement qu’il était mal élevé. Ce sont mes recherches et donc l’élargissement de mon bagage de références qui ont permis d’actionner LE levier de communication entre lui et moi : Charlie agissait absolument normalement, conformément à son histoire. Il n’était pas déviant dans l’absolu. Il était simplement issu de quelque chose que je ne connaissais pas. Et c’était à moi d’apprendre ce monde, sa culture, ses codes afin de l’aider à trouver un chemin pour vivre avec des humains.

Normaux, mais dans une autre norme

Et n’est-ce pas toujours notre objectif? Que l’on soit parent, prof, éducateur ou intervenant social, on veut permettre à chacun et chacune de trouver un chemin pour vivre avec les autres humains. Pas en s’entêtant à utiliser nos repères qui ne fonctionnent pas, et en espérant qu’ils finissent par fonctionner. Non.

Je crois qu’on fait bien notre boulot quand on reconnaît d’abord qu’on est perdu; qu’on a peur d’être incompétent face aux personnes qui ne donnent jamais aucune des réponses qu’on attend. Avant de tasser ces sentiments en même temps que la personne, prenons une bonne respiration et ouvrons notre esprit. Honorons ces êtres qui ne ressemblent à rien de ce que l’on connaît; partir du principe qu’ils sont normaux, dans une autre norme. Il nous faut partir à l’aventure pour apprendre tout ce qu’on ne sait pas des lions et de leur façon de vivre…

Bref, accepter encore une fois de remettre en question nos pratiques d’intervention sociale.

Nouvelles pratiques d’intervention sociale et difficulté à changer

En général, à moins d’être au bord de la mort, les humains résistent au changement de toutes leurs forces. Voilà sans doute pourquoi nous avons tant de difficulté à intégrer de nouvelles pratiques d’intervention sociale, même quand nous sommes capables de voir la nécessité de ce changement et que nous y adhérons. Il ne suffit pas que les nouvelles idées soient bonnes pour qu’on les applique aisément.

L’innovation est l’étrange processus qui améliore les choses à partir de nouvelles idées, ces voies qu’empruntent les humains pour changer, personnellement ou collectivement. Sauf qu’une nouvelle idée qui surgit remet toujours en question le statu quo. Par exemple, l’idée de retourner aux études en entendant notre copine en parler remet en question le confortable point d’équilibre que nous avons trouvé dans notre horaire de femme-mère-blonde-travailleuse. L’idée de devenir végane après une vidéo intéressante sur le sujet remet en question l’aisance avec laquelle nous cuisinons, achetons nos aliments et préparons nos menus.


Les nouvelles pratiques d’intervention sociale viennent toujours d’une proposition de faire autrement. Et ces propositions peuvent rencontrer de la résistance avec nos croyances ou nos habitudes de travail.
L’idée de se laver les mains entre les soins aux mourrant et les autres patients est apparue intéressante à implanter au 19e siècle; sauf qu’elle changeait les pratiques et obligeait les médecins à changer leur routine de travail.

L’inconnu est menaçant


À la fin des années 90′, l’idée d’échanger des seringues usagées contre des propres avec les personnes toxicomanes voulait ralentir la pandémie du SIDA. Il s’agissait de nouvelles pratiques d’intervention sociale efficaces et raaisonnables. Sauf qu’elle a dérangé beaucoup d’idées toutes faite, comme celle par exemple, qu’on devrait d’abord les arrêter de consommer, ce qui règlerait le problème (!).

C’est probablement à cause de notre cerveau reptilien qu’on commence à toujours par dire non aux nouvelles idées. Une petite voix qui vient du temps des cavernes nous murmure que l’inconnu est une menace . Ce qu’on connait est si rassurant; si confortable. Même quand c’est douloureux ou inefficace, on mettra du temps à changer nos façons de faire.

Un exemple de la difficulté à changer

Par exemple, des éducatrices en CPE n’arrivent pas à obtenir d’un parent qu’il apporte des vêtements de rechange convenables pour la température. Elles ont tout essayer : explications, douceur, menace, sarcasme, soupirs, note sur papier, blagues, etc. On peut dire que leur pratique ne fonctionne pas. On leur propose alors de changer de point de vue. De renoncer à l’idée que les parents doivent soutenir leurs action à elles, pour adhérer à une nouvelle façon de voir: nous, les éducatrices, sommes là pour soutenir l’action parentale dans le cadre de notre mandat.

Cette nouvelle idée les bouscule complètement dans leurs croyances ( par exemple, nous en savons plus que les parents sur le développement de l’enfant et donc nous savons mieux qu’eux ce qu’il convient de faire). Même quand elles sont absolument d’accord avec le fait que leur pratique actuelle ne fonctionne pas, elles résistent souvent à l’idée qui remet en question leurs pratiques d’intervention sociale. Dans leur difficulté à changer, comme dans celle de tout le monde y compris moi-même, se trouve l’idée que ce serait mieux et surtout plus simple si Les Autres changeaient. Et c,est parfaitement normal!

Voir les détails de la formation:
«  Travailler avec les parents en empowerment »

La résistance au changement n’est pas de l’entêtement. Elle fait partie du processus de changement. C’est vrai pour nous-mêmes dans notre vie personnelle; songeons simplement à l’idée d’arrêter de manger des chips en regardant la télé! C’est également vrai pour les personnes auprès desquelles nous intervenons, et aussi pour toutes les communautés.

Les nouvelles pratiques d’intervention sociale bousculent

On l’a vu quand Cactus, un organisme communautaire de prévention des infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS), actif dans le centre-ville de Montréal, s’est mis à échanger des seringues aux utilisateurs de drogue injectable. Quand les sages-femmes ont revendiqué des accouchements non médicalisés et hors hôpital, on a vu toutes les résistances se manifester. Même chose quand l’agriculture biologique s’est installée avec la prétention que leur approche était meilleure pour la terre et les humains. Tous se sont heurté à la difficulté à changer.

Un homme tient un mini tableau où on peut lire le mot NON écrit à la craie. C'est souvent la réponse aux nouvelles pratiques d'intervention sociale et à la difficulté à changer.

Les objections sont essentielles à l’innovation.

La résistance participe à l’amélioration des idées… quand un véritable dialogue s’installe. Il nous faut accepter d’écouter, réfléchir, et prendre le temps qu’il faut pour rendre l’opposition féconde et trouver la voie la meilleure. Et non pas chercher à prouver Qui a raison.
Les innovateurs ont besoin des opposants pour améliorer leurs idées; et les opposants ont besoin des innovateurs pour améliorer le monde.

C’est la dynamique créée par les échanges entre les innovateurs et les opposants qui nous permet de trouver la voie d’avancement la meilleure pour le bien commun. Ça a été le cas pour la pratique sage-femme ; la résistance a permis de s’assurer du niveau de compétence de chacune. Ça a été vrai pour le travail de Cactus qui, grâce à cette opposition, a entamé un véritable dialogue avec son milieu et trouvé une voie de cohabitation avec son environnement. Vrai aussi pour la culture biologique qui a dû commencer un long travail de certification.

La prochaine fois qu’on nous proposera de nouvelles manières de faire dans nos pratiques d’intervention sociale, honorons nos résistances; accueillons la difficulté à changer comme une réponse humaine à une réalité humaine.

Et, de grâce, entrons dans un véritable dialogue qui améliore le monde.

Select Your Style

Slider Ken Burns Mode

Pre Define Colors

Custom Colors

Layout