Empowerment et résolution de problème: La solution du crayon russe

J’adore me rappeler cette histoire de la solution du crayon russe, à propos d’empowerment et résolution de problème, et dans laquelle des gens vraiment plus intelligents que moi, et avec beaucoup plus de ressources, se sont plantés avec un P majuscule! 🙂

L’histoire du crayon russe

Un jour, au tout début de la grande histoire de la conquête de l’espace, dans les années 60′, la NASA se rend compte que les astronautes de la première mission habitée auront besoin d’écrire à gravité zéro. L’organisation convoque alors un groupe d’experts internationaux, de différents horizons scientifiques, pour réfléchir à la question des matériaux du stylo. Douze mois plus tard et après avoir dépensé 1 million de dollars (en 1965, c’est une somme astronomique!), le groupe d’expert présente un stylo qui écrit en gravité zéro et à basse pression.

Pendant ce temps, les Russes poursuivent le même objectif d’une mission habité. Dans cette course, ils font donc face aux mêmes problèmes, y compris celui du moyen d’écrire dans l’espace. Cela vous amusera peut-être autant que moi de savoir que la question a été réglée en 15 minutes et pour 2 $. La légende veut qu’une secrétaire anonyme ait entendu la question dans une réunion où elle prenait des notes et murmuré tout bas en sortant, qu’elle ne voyait pas pourquoi un banal crayon de bois ne pourrait pas écrire dans l’espace. Et c’est exactement ce que les Russes ont choisi de faire! La solution du crayon russe c’est la plus simple, et c’est souvent celle qui vient d’un point de vue complètement différent.

Problème complexe, solution complexe?

Plus il y a de points de vue différents, plus on a de chance de trouver la meilleure solution. L’empowerment et la résolution de problème sont pourtant des alliés naturels. On sait tout cela, et ça ne nous empêche pas de l’oublier et de nous perdre dans les méandres de la complication qui viennent avec un unique point de vue. La solution du crayon russe est éclairante dans ces situations-là. Les intervenantes d’une maison de la famille que je connais étaient en train de se casser la tête à essayer de concevoir une façon de reprendre les activités « normales » tout en respectant le protocole de prévention, à la suite de la pandémie.

Pour l’équipe de la maison de la famille, il y avait de très nombreuses tâches et pas tellement de monde pour les réaliser. Nettoyer toutes les surfaces utilisées pendant les rencontres, ne pas en oublier, changer de masque et de visière, fournir des masques aux familles visiteuses, laver les jouets, laver les tasses et les verres séparément, faire respecter les deux mètres de distanciation et, donc, replacer les chaises et fauteuils aux bons endroits, contrôler le nombre de personnes qui entrent, gérer les inscriptions aux activités. Il y a aussi les toilettes à gérer : accompagner les enfants pour s’assurer qu’ils ne touchent à rien d’autre que le strict nécessaire et nettoyer toutes les surfaces après leur départ.

empowerment et résolution de problème

Comment réussir à faire tout ça sans que ça prenne les deux heures actuelles, ce qui réduit sensiblement le nombre de familles qui peuvent venir à la Maison et profiter du support des intervenantes! Elles en étaient à s’attribuer les tâches selon une liste exhaustive et sur une rotation de trois jours, afin d’assurer que personne ne se retrouve coincé avec une tâche plus difficile pour les deux prochaines années.

Empowerment et résolution de problème

L’empowerment est une solution simple parce qu’il compte sur le partage du pouvoir; le pouvoir de l’information, de décision et d’action. Les pratiques d’empowerment et résolution de problème comptent sur l’intelligence collective, la créativité de tous, l’enrichissement de la diversité.

empowerment : la solution du crayon russe

Quand l’équipe de cette maison de la famille a retrouvé sa posture d’empowerment, les intervenantes ont tout de suite vu que les familles elles-mêmes les aideraient à résoudre ce problème de logistique. C’est ce genre réflexe que l’on développe dans la formation « Travailler avec les parents en empowerment ». On pense à tort, que l’empowerment et la résolution de problème ne concerne que les problèmes des personnes et des familles que nous accompagnons. Le partage du pouvoir résout toutes sortes de problèmes!

Elles les ont donc consultées et rapidement, une décision unanime est apparue: se sont les familles, qui allaient nettoyer après leur passage et gérer les enfants dans les toilettes. Quand les pratiques s’inscrivent vraiment dans l’empowerment, alors les objectifs sont également partagés. Ici, les familles veulent la même chose que l’équipe : profiter des installations, du support et réaliser tout cela de façon sécuritaire pour elles-mêmes, leurs enfants et les intervenantes. Voilà pourquoi empowerment et résolution de problème permettent la mobilisation : tout le monde se sent concerné par la solution.

La solution du crayon russe


Pour chaque problème, il existe au moins une solution complexe, et c’est celle qu’on trouve le plus facilement. Étrangement, nous faisons même davantage confiance à une réponse compliquée; probablement parce qu’elle a l’air plus « sérieuse ». L’expérience ne nous a-t-elle pas appris, pourtant, qu’en incluant tout le monde dans le processus de discussion et de décision, on avait plus de chances de trouver une solution simple et mobilisante pour tous? C’est exactement ce qu’on fait en empowerment et résolution de problème. Souvent, au contraire du bon sens, nous faisons reposer la recherche de solution sur les épaules du groupe habituel, avec le même point de vue. Dans la solution du crayon russe, nous comptons sur tous les points de vue.

En acceptant d’élargir le cercle de réflexion et de décision en dehors des « experts » identifiés, on sera peut-être surpris de la simplicité des possibilités qui se présenteront alors.

De temps en temps, on a besoin de se demander s’il n’y a pas d’autre monde à inviter dans le cercle de discussion, avec d’autres points de vue, et qui nous permettraient de trouver une solution du crayon russe à notre problème. Partager le pouvoir de discussion, d’information et de décision crée de l’empowerment pour tout le monde.

Leçon d'intervention

Leçon d’intervention : porter les sacs d’épicerie

Il y a plus d’une vingtaine d’années, j’ai reçu une grande leçon d’intervention : porter les sacs d’épicerie chaque fois que nous le pouvons. Elle m’a marqué pour le reste de toute ma vie. Une magistrale démonstration de ce qu’est une intervention de réel support. J’y ai appris que l’intervention sociale n’a souvent rien à voir avec « dire quoi faire » à quelqu’un qui ne le sait pas. D’ailleurs, d’où nous vient cette idée que l’autre ne sait pas quoi faire? L’autre sait beaucoup de choses que tant d’entre nous ne prennent pas la peine d’écouter.

Maryse avait vingt-et-un ans à l’époque où la DPJ lui a retiré la garde de ses deux fils de 4 et 2 ans. Négligence. Pendant trois ans, elle s’est endormie tous les soirs en demandant à Dieu de l’aider à devenir une bonne mère pour ses fils.

Une enfance faite de faim et de violence; suivie d’une adolescence noyée dans l’alcool; enfin deux amoureux qui l’abandonnent coup sur coup, en apprenant qu’elle est enceinte.

Leçon d'intervention sociale et familiale

La travailleuse sociale de la DPJ l’a beaucoup aidée; l’a encouragée et soutenue dans la remontée spectaculaire qu’elle a dû opérer. Cure de désintox, atelier de compétence parentale, retour aux études, thérapie. Maryse ne s’est pas transformée en fée des étoiles ni en sainte mère. Encore aujourd’hui, il lui arrive de traiter son grand garçon de « niaiseux ». Et la plupart du temps, elle lui ébouriffe les cheveux tout de suite après en ajoutant « C’t’une farce! ». Elle ne le frappe plus; ne le prive plus jamais de souper et le prend dans ses bras une fois par jour. En la voyant, vous diriez qu’elle a l’amour tough.

Un parcours inspirant

Pendant les trois années où ses fils ont été placés en famille d’accueil, Maryse a déployé un courage et une persévérance qui devrait servir de modèle public.

Sa force tranquille, son espérance et sa capacité de changement me sont une source inaltérable d’inspiration. Je lui suis infiniment reconnaissante de m’avoir un jour montré à porter des sacs d’épicerie. Une leçon d’intervention que je ne suis pas prêt d’oublier.

C’était un jour d’hiver, nous étions toutes les deux dans le métro. Devant nous, une toute jeune femme avec trois sacs d’épicerie dans la main gauche et une poussette dans la main droite, où se trouve coucher un bébé d’au plus dix-huit mois. Autour d’elle, comme une petite abeille agaçante, une enfant d’environ trois ans gambade allègrement, ses bottes d’hiver faisant un bruit d’enfer dans l’écho du métro.

Première leçon d’intervention sociale et familiale : la condamnation vient vite

Le bébé commence à pleurer parce qu’il a chaud dans son habit de neige. La jeune maman crie à sa grande de revenir près d’elle tout de suite. Mais la petite ne vient pas, évidemment. Le bébé pleure encore plus fort et lance son jouet loin devant lui. En se penchant pour le ramasser, la maman échappe ses sacs et ses mitaines. En se redressant, elle hurle carrément après sa fille qui ne cesse de s’éloigner davantage.

À cet instant, tout le monde s’est arrêté sur les quais des deux côtés. Et la regarde. Elle a laissé son bébé là et court chercher sa plus vieille, qui prend cela pour un jeu et n’a pas saisi la tension qui s’est installée. Quand la jeune mère gifle sa fille à pleine volée, tout le monde est estomaqué. Alors, quand elle la ramasse d’une seule main, en la remettant sur pied brutalement, nous sommes tous outrés, scandalisés, choqués. On se regarde tous, tenant tous les rôles à la fois : juge et jury, prêts à la condamner sur-le-champ.  Mauvaise mère.

Voir les détails de la formation:
«  Travailler avec les parents en empowerment »

Leçon d’intervention : porter les sacs d’épicerie

C’est à ce moment-là que j’ai vu Maryse. Elle s’était éloigné de moi sans que je ne m’en rende compte. Pendant que la petite fille pleure à pleins poumons et que la mère la menace de la frapper encore si elle ne se tait pas, Maryse s’est penchée calmement pour ramasser les sacs d’épicerie, échappés durant la scène. Elle se tourne vers la jeune femme avec un grand sourire chaleureux : « Laisse-moi t’aider. Ces sacs-là, ça lâche tout le temps. » La jeune mère la regarde silencieusement, se demandant où est le piège. Maryse est en train de remettre les aliments dans les sacs et se tourne vers la petite fille : « Tu veux-tu m’aider? » dit-elle avec un grand sourire chaleureux. Et la petite fille répond à ce sourire en courant ramasser une tomate qui avait roulé plus loin que les autres.

Quand Maryse a terminé de ramasser, elle tient les sacs d’une seule main et tend l’autre main vers la petite fille… qui l’attrape en souriant.  Se tournant vers la mère, Maryse sourit toujours« J’ai deux enfants moi aussi. Je sais ce que c’est… » La jeune mère hoche presque imperceptiblement la tête. Pointant du menton la sortie qui se trouve au bout du corridor, Maryse lui demande si c’est son chemin. « Hey! C’est mon chemin aussi ! », ajoute-t-elle en emboîtant le pas. Maryse est repassée devant moi en me faisant un clin d’œil, tenant toujours la petite fille par la main, suivie par la jeune mère et sa poussette.

Le poids du regard des autres

Finalement, on n’a pas magasiné ce jour-là. À la place, Maryse m’a donné une grande leçon sur la vie, la compassion, l’assistance et le jugement. Et aussi une grande leçon d’intervention sociale et familiale.

Celle qui avait été jugée tant de fois connaissait le poids du regard des autres sur nos limites. Ne l’avez-vous jamais senti sur vous-même? La jeune femme à la poussette se savait inadéquate dans les gestes posés ce jour-là. Au lieu de la condamner par le silence, Maryse a marché vers elle pour partager le fardeau du jour. Pas de grands discours, pas de philosophie. Un tout petit geste qui a tout changé.

Aujourd’hui, je commence toujours par me demander s’il n’y aurait pas des sacs d’épicerie à ramasser. Et je commence toujours par là chaque fois que je peux. Ça fait partie des choses que j’aurais voulu savoir dès le début de ma carrière.

Et j’ai appris cette grande leçon d’intervention d’une jeune femme qui n’a jamais obtenu son diplôme d’études secondaires.

[popup title= »L’histoire de Maryse vous a intéressé? » padding= »0″ button= »0″] Allez consulter les formations que j’offre aux intervenant·e·s sociaux, en particulier celle-ci : Empowerment I – intervenir auprès des personnes fragilisées [/popup]

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