La mère de l’enfant méchant est comme moi

Luce, c’est la mère de l’enfant méchant dont se plaignent vos enfants. Elle s’est fait appeler par l’école aujourd’hui. Encore. Son petit Théo a frappé un ami. Encore. Quand Luce et François sont allés chercher leur fils, ils se sont fait dire que Théo dérange souvent.

La mère de l'enfant méchant

Et que ça ne peut plus durer. En sortant, une petite fille de 2e année les a pointés du doigt à sa mère : « Regarde, c’est la mère du garçon dont je t’ai parlé, en 4e! »

Une fois qu’on a dit qu’il fallait faire quelque chose, on ouvre tout grand la porte des plans d’intervention et des « cotes »; les spécialistes débutent un interrogatoire qui durera toute l’année et les suivantes peut-être, l’épuisant marathon des évaluations commence. Les autres parents en parleront au souper, parce que tout le monde sait qui est Théo, et se féliciteront de ne pas avoir « ce genre d’enfant ».

Mais qui s’occupera de la peine de Luce?

Tous les parents espèrent le meilleur pour leurs enfants. Ces parents-là ont porté ce petit avec les mêmes espoirs et les mêmes rêves que nous tous. Ils ont fait de leur mieux, comme nous, et ça n’a pas donné ce qu’ils espéraient. Croyons-nous encore que les enfants deviennent ce que leurs parents veulent en faire? Le développement futur d’un être humain est inscrit pour plus de la moitié dans son code génétique, dès sa naissance. Ses expériences en déterminent une autre bonne partie et son environnement immédiat joue, humblement, le troisième rôle.

Pour la mère de l’enfant méchant, honte et colère

Il y a beaucoup de choses que les parents de enfants méchants ne comprennent pas plus que nous. Ils connaissent avec une intensité redoutable la culpabilité, la honte et la colère. Pas un jour ne passe sans qu’ils ne se demandent ce qu’ils ont raté, ce qu’ils auraient dû faire. Eux aussi aimeraient bien ne pas avoir un « enfant de ce genre ». Dans le secret de leur cœur, ils sont rongés par la colère envers leur propre enfant. La plus douloureuse de toutes. Il faut avoir déjà été la mère de l’enfant méchant pour comprendre le cœur d’un tel parent. Soyons ce parent.

N’avons-nous pas toutes été, à un moment ou à un autre, cette mère désarçonnée face aux comportement de son enfant? Votre fille a peut-être mordu des amis à la garderie. Votre fils a peut-être été pris à voler une babiole, à tricher à un examen, à insulter une amie sur les réseaux sociaux. Peut-être avez-vous un jeune frère toxicomane. Itinérant? Incarcéré? Je sais que vous songez à ces événements le moins possible. Et quand vous y pensez, la honte corrosive repousse le sujet loin de votre conscience. Pourtant, c’est la seule porte qui nous permette d’avoir accès à un peu de compassion pour la mère de l’enfant méchant que nous croisons.

Le mur qui nous sépare

Quand notre regard envers elle est une condamnation, alors elle n’a plus nulle part où se tourner pour dire son désarroi, ses inquiétudes, sa détresse. Plus personne vers qui se tourner. Quand nous la pointons du doigt, au propre ou au figuré, nous la sortons du cercle millénaire des humains, comme si elle appartenait à une espèce que nous ne reconnaissons pas. C’est à ce moment-là, très souvent, qu’elle choisit de se refermer. Elle érige un mur entre elle et les autres afin de préserver le peu d’estime et de confiance qu’il lui reste. Pour survivre à tout ça. Et nous, nous y voyons de l’indifférence ou même de l’inconscience, alors qu’il s’agit de préservation.

Quand son mur est scellé, il devient extraordinairement ardu de l’aider. Quand c’est le nôtre qui l’est, alors c’est tout aussi difficile d’avoir de la compassion pour elle. Dans les semaines qui viennent, je nous invite toutes à gratter le mortier de notre propre mur ; à toucher la peine et la honte et la colère qui viendront. Parce qu’au milieu de cette douleur se trouve aussi la compassion qui apaise et donne de la force à tout le monde, y compris la mère de l’enfant méchant.

Pratiques d’intervention sociale: élevé par les lions

J’ai un chien adorable qui se prend pour un lion. Voici comment son histoire m’a permis de beaucoup réfléchir aux pratiques d’intervention sociale.

Tout de suite après sa naissance, il a été abandonné et, après avoir trottiné pas mal, a abouti devant une grange. Cette grange faisait partie d’un ensemble de bâtiments dans lesquels le propriétaire du domaine élève des animaux exotiques et les dresse pour des fins de tournages cinématographiques. Il ne manque pas de travail pour remplir ses journées et quand il a posé les yeux sur ce minuscule chiot, il l’a simplement saisi d’une main, a ouvert la porte de la grange où vivent un tigre de Sibérie et une lionne et l’y a déposé en se disant qu’il leur ferait une bonne collation.

Le lendemain, il a trouvé le minuscule caniche royal couché bien tranquille entre les pattes croisées de la lionne dominante. Elle lui faisait une toilette minutieuse à grands coups de langue. Le dresseur a trouvé l’arrangement excellent et ne s’en est plus mêlé. Quel rapport avec les pratiques d’intervention sociale?

D’où l’on vient est déterminant

Charlie, puisque c’est son nom, a donc passé les deux premières années de sa vie auprès des grands félins. Il a appris à chasser le petit gibier et faire sa place dans le groupe. Ces deux premières années ont été déterminantes pour Charlie. C’est vrai pour n’importe quel petit d’homme également. Son imprégnation, toute sa socialisation; son régime alimentaire, ses jeux, son code de comportements; il a tout appris d’un tigre de Sibérie et d’une lionne de la savane. Loin des humains et des autres chiens.

Ne vous est-il pas déjà arrivé de croiser des enfants élevés par des lions? Leurs repères semblent appartenir à un autre univers. Leurs comportements nous étonnent et parfois, rien de ce qu’on essaie ne « fonctionne » avec eux. Mon expérience avec Charlie m’a permis de trouver une voie de connexion avec ces enfants.

Pratiques d’intervention sociale avec les grands félins

Quand j’ai adopté Charlie l’automne dernier, il nous faisait connaître son désir de jouer en nous sautant dessus, la gueule ouverte… et comme il lui arrivait de la refermer sur un bras ou une jambe, ça vous donne une idée de la réputation qui l’accompagnait en arrivant chez moi. Ce que j’ai envie de vous raconter, c’est ce que m’a appris Charlie sur l’éducation, la norme et l’intervention.

Aujourd’hui Charlie a cinq ans et est convaincu d’être un lion. Il n’obéit pas comme un chien, il consent à faire ce que je lui demande comme une marque de respect pour ma position dans la pyramide sociale… comme un lion. Il n’aime pas les autres chiens et ne les reconnaît pas comme étant de son espèce. Surtout, il ne supporte pas qu’ils remettent sa dominance en question en jappant, car Charlie est un mâle alpha qui dominait son ami le tigre de Sibérie quand il a quitté la ferme. Charlie marche avec une grande souplesse comme les grands félins et fait sa toilette comme eux : en se léchant pendant des heures, bord en bord.

Il y a un mois, je l’ai vu chasser un lièvre exactement comme une lionne, en se couchant dans l’herbe, en rampant littéralement puis en restant parfaitement immobile jusqu’à ce que sa proie oublie sa présence. D’un bond, il l’a saisi, lui a cassé le cou et l’a dévoré tout cru.

Il jappe bien sûr et ne rugit pas, mais quand j’ai écouté le fabuleux film « Histoire de Pi », Charlie se précipitait sur l’écran, tout heureux chaque fois que le tigre rugissait! Il restait devant l’écran, répondant par un jappement joyeux, refusant de retourner se coucher. Je le comprends : depuis combien de temps n’avait-il pas entendu ces rugissements qui l’ont protégé et bercé pendant son développement!?

Nos attentes déterminent grandement notre réponse d’intervention

Les personnes qui ont accueilli Charlie avant moi l’ont traité en chien, évidemment. Ils connaissaient son histoire, mais les chiens sont courants dans notre environnement et notre bagage de repères les concernant est connu, transmis depuis la plus tendre enfance et très souvent vérifié par notre expérience personnelle. Par exemple, on apprend très jeune à ne pas approcher un chien qu’on ne connaît pas sans prendre certaines précautions, par exemple. On sait qu’une queue qui bat est généralement un signe de joie. Chaque fois que nous rencontrons un chien, nous puisons à ce bagage d’informations utiles et nous nous attendons, bien évidemment, à ce que le chien offre une réponse conforme à ces repères. C’est ce qui est arrivé avec sa famille d’accueil précédente. Sauf que Charlie n’offrait pas une réponse conforme. Et elle a dû s’en séparer.

Est-ce que ça ne nous arrive pas aussi comme parents? Comme intervenants? Nous avons devant nous un autre être humain et pour agir avec lui, nous nous référons à un bagage d’informations qui datent de très longtemps à propos des autres humains. Ou à propos des enfants. Ou à propos des personnes itinérantes, des femmes victimes de violence, des délinquants mineurs, etc. Nous accumulons ces connaissances depuis vingt, trente, quarante ou cinquante ans même. Alors on peut dire que nos attentes envers les réponses de l’autre sont assez précises, même si elles peuvent se situer dans un éventail d’options. Et, en général, cela s’avère! Les personnes blessées agissent comme on s’y attend des personnes blessées; les enfants agités répondent comme on s’y attend des enfants agités.

Surmonter notre sentiment d’incompétence

Mais qu’est-ce qu’on fait quand on tombe sur un humain élevé par des lions? Quand son histoire et son expérience sont si éloignées et différentes des histoires qu’on connaît et qui nous servent de repères? (Je songe à une jeune femme inuite que j’ai assistée lors de son accouchement; et dont aucune des réactions ou demandes ne trouvait écho dans mon répertoire, qui n’est pourtant pas si petit!) Que se passe-t-il quand la réponse de cette personne, ne correspond pas aux choix existants dans notre bagage? (Je songe à cet enfant de douze ans qui ne manifestait apparemment aucun affect, que personne n’arrivait à diagnostiquer et à qui l’ensemble des intervenants promettait la prison ou la mort.)

pratiques d'intervention sociale

Peut-être êtes-vous le parent d’un enfant que personne ne peut diagnostiquer. Peut-être travaillez-vous avec cet enfant? Ou des adultes comme lui? Ce genre de rencontre nous laisse totalement désarmés, perdus, incompétents. Et personne n’aime se sentir incompétent. Qu’est-ce qu’on fait alors? La plupart du temps, on trouve une place pour le déposer. On ne veut plus l’avoir dans nos jambes en train d’obstruer le flux de notre confiance en nous. On n’aime pas remettre en question notre sentiment de compétence. Il devient officiellement déviant de la norme.

La norme, c’est seulement notre bagage de références communes. Ce n’est pas la vérité.

C’est vrai bien sûr : cette personne ne correspond pas à la norme. Mais ce qui m’est apparu clairement, c’est ce qu’on fait ensuite. On continue d’utiliser le même bassin d’informations et de connaissances. Même s’il s’est avéré inadéquat. Et on espère que la personne se transforme magiquement et devienne celle que nos références pourront reconnaître.

C’est à nous de d’apprendre de nouveaux repères

Après deux semaines avec Charlie, j’ai fait des recherches avancées sur les lions: leurs comportements en captivité, leur nature, leurs jeux, leur socialisation. Et c’est là que j’ai compris que Charlie voulait jouer quand il sautait sur nous la gueule ouverte.

C’est ici que l’enseignement à propos des pratiques d’intervention sociale est précieux pour moi : jusque là, je croyais fermement qu’il était mal élevé. Ce sont mes recherches et donc l’élargissement de mon bagage de références qui ont permis d’actionner LE levier de communication entre lui et moi : Charlie agissait absolument normalement, conformément à son histoire. Il n’était pas déviant dans l’absolu. Il était simplement issu de quelque chose que je ne connaissais pas. Et c’était à moi d’apprendre ce monde, sa culture, ses codes afin de l’aider à trouver un chemin pour vivre avec des humains.

Normaux, mais dans une autre norme

Et n’est-ce pas toujours notre objectif? Que l’on soit parent, prof, éducateur ou intervenant social, on veut permettre à chacun et chacune de trouver un chemin pour vivre avec les autres humains. Pas en s’entêtant à utiliser nos repères qui ne fonctionnent pas, et en espérant qu’ils finissent par fonctionner. Non.

Je crois qu’on fait bien notre boulot quand on reconnaît d’abord qu’on est perdu; qu’on a peur d’être incompétent face aux personnes qui ne donnent jamais aucune des réponses qu’on attend. Avant de tasser ces sentiments en même temps que la personne, prenons une bonne respiration et ouvrons notre esprit. Honorons ces êtres qui ne ressemblent à rien de ce que l’on connaît; partir du principe qu’ils sont normaux, dans une autre norme. Il nous faut partir à l’aventure pour apprendre tout ce qu’on ne sait pas des lions et de leur façon de vivre…

Bref, accepter encore une fois de remettre en question nos pratiques d’intervention sociale.

résilience

3 repères de résilience pour surmonter les crises

Qu’est-ce qui nous permet de surmonter les crises? Les données de recherche nous offrent trois repères de résilience en temps de crise.

L’action

On sait aujourd’hui que se mettre en action est un moyen naturel de sécréter des endorphines et de la sérotonine, les hormones qui apaisent et font reculer l’angoisse. Se mettre en action, ce peut être bouger au sens littéral du terme : courir, marcher, jouer au basket dans l’entrée de voiture, jardiner, danser dans son salon ou sur son balcon.

Les repères de résilience qui apparaissent dans l’action sont ceux qui nous permettent de nous pousser vers l’avant. Peut-être aviez-vous le projet de refaire votre terrasse? Fabriquer une table avec le bois qui traîne dans votre cour; se mettre au quilting en démarrant une courtepointe; apprendre la guitare ou la batterie, enfin!

 surmonter les crises

Développer un projet, même tout petit, nous permet de nous prolonger dans l’avenir. Et c’est cela la résilience. Les projets nous mettent en action et appellent notre enthousiasme. Ils devraient nous mettre en action à la fois physiquement et psychologiquement. Au moment où le niveau d’enthousiasme diminuera, ce sera le moment de faire appel à la discipline dont nous sommes capables. Parfois, la discipline est stimulée quand on se rappelle pourquoi on s’est lancé dans ce projet. Dans tous les cas, se mettre en action permet de surmonter les crises.

L’affection, un des repères de résilience

Ne nous laissons pas arrêter par la distanciation. Il y a d’autres moyens de manifester notre affection : écrire des lettres, envoyer des courriels, créer de courtes vidéos qu’on envoie par les réseaux sociaux. Organiser des jeux à distance, comme des chasses au trésor, des montages photo, des concours de chants, etc.

Il y a autant de façon de manifester l’affection qu’il y a d’humain·es sur la terre! Jeunes ou vieux, petits ou grands, ce n’est pas la forme qui compte le plus, c’est le message. La manifestation de notre affection aide tout le monde à surmonter les crises, nous-mêmes et ceux qui la reçoivent.

Pour en entendre un peu plus sur les façons de se manifester de l’affection, allez écouter ce balado!

La réflexion

La réflexion, c’est le retour à soi; à ce qu’on ressent, ce qu’on croit. La réflexion dont nous parlons est celle qui cherchera et trouvera, nous l’espérons, du sens aux événements. C’est le dernier des repères de résilience, mais pas le moins important.

Cette plongée en nous-mêmes peut bien sûr utiliser les voies de la spiritualité ou de la religion, si c’est une pratique qui fait déjà partie de votre vie. La méditation est une autre façon d’entrer en soi-même pour surmonter la crise. Il existe de nombreuses techniques. Vous trouverez certainement celle qui vous convient.

la méditation est un des repères de résilience

Cette réflexion peut prendre toutes sortes de formes. Un journal intime dans lequel on fait le récit au jour le jour de l’aventure; un club de lecture d’oeuvres de fiction ou d’essais, par exemple. Commencer vous-même un récit de fiction. Utilisez des thèmes portés par la crise est une autre façon de nourrir une réflexion profonde par d’autres voies. Chercher les points communs avec d’autres périodes de notre vie pourrait aussi être une façon de réfléchir. Expliquer les choses aux enfants et répondre à leurs questions est une autre façon de réfléchir au sens des choses.

Ces trois repères de résilience sont utiles dans n’importe quelle crise, qu’elle soit collective comme celle de la covid-19 de 2020 ou personnelle comme un deuil ou une séparation. Ces trois voies nous permettent de nous tourner vers l’avenir. C’est cela la résilience. Il s’agit de garder vivantes et actives les ressources intérieures qui permettent aux humains de surmonter les difficultés.

À lire: une entrevue récente de Boris Cyrulnik au webzine WeDemain du 26 mars 2020.

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