risque zéro: jouer avec le feu

Prendre des risques et jouer avec le feu

Katerine et Jules sont assis dans la cour avec leurs deux enfants et la plus vieille, âgée de huit ans, est en train de frotter une allumette de bois sur le papier émeri sur le côté de la boîte. Tout le monde est calme et l’encourage doucement à persévérer. La petite en est à son cinquième essai quand il réussit enfin à faire jaillir le feu, pour la plus grande joie de son petit frère de cinq ans, qui a les yeux brillants et crie de bonheur ! Les deux parents félicitent leur aînée qui rayonne littéralement et laisse brûler l’allumette jusqu’au dernier moment. Dans cette famille, on a choisi de permettre aux enfants d’apprendre à manipuler le feu plutôt que de leur dire de ne jamais jouer avec. « La culture du risque zéro est en train de tous nous rendre fous, surtout les enfants, me dit Jules. La vie est pleine de risques et je ne crois pas qu’on aide les enfants en leur apprenant à les éviter systématiquement, sous prétexte de les protéger ». Plutôt que de restreinte de plus en plus les enfants, ce couple a décidé de leur apprendre à évaluer les risques et à en prendre !

Y a-t-il des risques acceptables?

La remarque mérite réflexion, il me semble. Depuis une trentaine d’années, on réduit de plus en plus l’espace d’exploration des enfants. En instaurant des règles « de sécurité » de plus en plus nombreuses, on peut se demander si nous ne sommes pas en train d’apprendre à nos enfants que les seuls risques acceptables… sont ceux qui sont sans risques (risque zéro) ! Katrine et Jules ne sont pas en train d’abandonner leurs enfants dans la jungle. Ils ont parlé du feu avec les enfants, de façon à exposer ses avantages (nous réchauffer, nous réjouir, faire cuire des guimauves !) et ses dangers lorsqu’il est incontrôlé. Katrine et Jules sont bien conscients que leur méthode n’est pas sans risques.

Ils ne croient pas que le risque zéro existe. Ils croient que la vie est risquée et non pas dangereuse. Il y a une grosse différence entre les deux. Et il faut l’apprendre aux enfants. » Ils ont appris à leurs enfants comment le feu se propage et, du coup, comment éviter qu’il se propage. Ils ont également établi l’âge acceptable de manipulation du feu à huit ans. Le petit frère est donc au courant qu’un jour, il lui sera permis de manipuler du feu, mais pas maintenant.

Risque zéro : une idée fausse

Ces parents-là ont choisi d’enseigner à leurs enfants que les risques font partie de la vie et que la meilleure façon de les envisager, c’est de les évaluer, pas de les éviter sans réfléchir. Sauf que notre obsession de la sécurité prive nos enfants de ce genre d’apprentissages. Je songe à la journaliste New-Yorkaise, Lenore Skenazy, qui a été descendue en flamme par l’opinion publique parce qu’elle avait répondu par l’affirmative au désir ardent de son fils de neuf ans de prendre le métro tout seul. Elle détient depuis 2008 le titre de « Worst mom of the world » (la pire mère du monde). Elle raconte que la plupart de ses amies l’ont menacée de la dénoncer au service de protection de l’enfance. Je ne suis pas certaine qu’elle aurait connu un sort différent si elle avait vécu au Québec. Mais une chose est certaine, cette idée de prévenir tous les accidents est extraordinairement anxiogène pour les enfants. Et leurs parents. Elle pose un standard tout simplement impossible à atteindre.

risque zéro - formation parentsPartant d’une bonne intention, cette idée du risque zéro consiste à croire que la prévention permet d’éviter (tous) les accidents. C’est en fait erronée, bien sûr. En plus d’être anxiogène. Sans compter le prix que coûte cette pensée illusoire à nos enfants. En échange de l’apaisement de notre anxiété, nous les privons de l’exploration nécessaire au développement. Nous les privons des précieux apprentissages qui viennent avec le fait de prendre des risques. Observer, réfléchir, évaluer, soupeser, envisager les conséquences et les différentes options. Ramasser son courage, cultiver son audace. Expérimenter, évaluer les résultats, envisager d’autres options, tirer des conclusions.

L’exploration, c’est prendre des riques

C’est vrai pour le feu, et ça l’est aussi pour grimper dans un arbre, casser des œufs, faire du vélo tout seul. Jouer au roi de la montagne sur une butte de neige, démonter un vieux grille-pain; dévaler la pente à toute vitesse, s’élancer sur une rampe avec notre vélo et j’en passe. Il ne s’agit pas de les abandonner tout seul sans les encadrer ou les préparer. Il s’agit d’arrêter de croire qu’il n’arrivera jamais rien à nos enfants si nous suivons la ligne du risque zéro. Parce que c’est faux ! Prendre des risques leur permet de cultiver leur courage, leur audace et leur imagination. Trois qualités qui font les leaders, les inventeurs, les innovateurs. Trois qualités qui font de la vie une aventure où l’on ne cesse d’apprendre. Quand on en est privé, on devient des peureux qui défendent le statu quo par principe; qui sortent difficilement de leur zone de confort et de ce fait, apprennent peu ou pas.

Peut-être est-il temps d’apprendre aux enfants à jouer avec le feu ?

 

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Diagnostic en santé mentale infantile: une tragédie sans spectateurs

Le diagnostic en santé mentale infantile est au centre de tout le système de soins et de services offerts à la population. N’importe quel parent d’enfant à besoin particulier vous le dira : pas de diagnostic, pas de service. L’idée de départ était bien sûr de s’assurer que les enfants et les adultes souffrants de troubles mentaux reçoivent de bons soins qui correspondent à leurs difficultés réelles. Sauf que, depuis, la bonne idée a dérapé et le système ne fait que se faire fonctionner lui-même, perdant de vue les personnes et leurs besoins en santé mentale.

La majorité des experts qui décident de ce qu’est une maladie mentale
ont des liens  financiers directs avec les compagnies pharmaceutiques.
Une business parmaceutique

Pour bien comprendre la tragédie qu’est devenue la psychiatrie, et la pédopsychiatrie en particulier, il faut se rappeler que le diagnostic joue un rôle crucial en santé mentale infantile. D’abord à l’égard de la prescription des médicaments et ensuite de leur remboursement par la RAMQ. Les remboursements de médicaments sont en effet autorisés selon une liste de diagnostics auxquels correspondent des médicaments « reconnus ». Sans doute est-il pertinent ici de se rappeler que 69 % des 141 médecins experts qui ont révisé le DSM-5 en 2013, répartis en 13 panels d’expertise, ont des liens étroits et financiers avec les pharmaceutiques.

Et la situation est bien pire pour deux champs d’expertise en particulier, et pour lesquels la pharmacologie est la première ligne de traitement : 83 % des panellistes du champ des troubles de l’humeur ont des liens directs avec les compagnies pharmaceutiques qui fabriquent spécifiquement les médicaments utilisés pour les traiter ; et c’est 100 % pour les membres du panel qui ont travaillé sur la section touchant les troubles du sommeil.

diagnostic en santé mentale infantile, formation parentFaut-il voir un lien entre cette situation et le fait que, chez les garçons de 6 à 24 ans, les deux médicaments d’ordonnance les plus consommés au Canada soient les psychostimulants pour le trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH) et les antidépresseurs ? (3) Le nombre de diagnostics de dépression infantile augmente en flèche dans une société. Peut-être est-il temps de se demander s’il n’y aurait pas quelque chose dans l’angle mort du système qui l’expliquerait.

Les parents, combattants sans armes

Pendant ce temps, les parents et les familles se taisent et se laissent piétiner, se réjouissant des quelques miettes de soins et de services qu’elles réussissent à obtenir. Elles se taisent par peur des représailles (un agenda plein est si vite arrivé !), peur de perdre le peu qu’elles ont. Les parents sont absolument sans pouvoir devant le système de soins de santé mentale infantile. Leurs compétences ignorées au mieux et méprisées le plus souvent. Quand un parent s’énerve un peu trop et s’interroge sur le diagnostic ou le traitement, il n’en est que plus méprisé et, souvent, menacé subtilement de voir les services en santé mentale être retirés s’il ne « collabore » pas mieux.

On établit le diagnostic en santé mentale infantile, le plus souvent avec le manuel diagnostique DSM-5. Ce diagnostic est également déterminant dans les décisions prises par rapport à la scolarisation d’un enfant. Déterminant également pour les services qui lui seront offerts ainsi qu’à ses parents. Combien de parents se promènent d’une salle d’attente à l’autre pour obtenir un diagnosticen santé mentale infantile! Ils cherchent parce que l’enfant a besoin de support à l’école, par exemple, mais que l’école est dans l’impossibilité de lui en fournir. Tout simplement parce que, là aussi, les services sont octroyés en fonction d’une liste de diagnostics qui y correspondent.

Diagnostic en santé mentale infantile, pas très scientifiques

Particulièrement en santé mentale infantile, on établira un diagnostic par élimination. C’est ce qu’on appelle un diagnostic différentiel. En théorie, le processus qui mène à un diagnostic pour un enfant prend beaucoup de temps, en général 3 à 5 heures d’observation/entrevues (y compris avec des tiers, par exemple les parents, l’enseignante, l’éducatrice) auxquelles on ajoute des évaluations psychométriques, des tests. Toutes ces démarches devraient permettre de différencier la pathologie la plus importante (primaire) de d’autres qui sont apparues et qui y sont liées, mais qui ne sont pas le problème de santé mentale le plus important. Parfois, ces manifestations secondaires et comorbidités peuvent faire plus de « bruit » que le reste et c’est précisément pour cela qu’il faut bien prendre son temps pour les distinguer les unes des autres. Sauf que dans la pratique, « on n’a pas le temps ». Alors on coupe les coins ronds.

France Paradis formationsOn établira une liste de diagnostics possibles et on les rayera un par un, non pas en accumulant les informations contextuelles, sociales ou familiales, mais en appliquant un traitement et en observant l’effet du traitement sur la santé mentale de l’enfant. Si le traitement fonctionne, on conclura qu’il s’agissait bien de ce « trouble ». Sinon, on passe à l’option suivante sur la liste.

Médicamenter avant le diagnostic

Dans certains cas, on s’appuiera sur des tests, mais leurs résultats serviront essentiellement à raccourcir la liste de départ. Est-ce que ce fonctionnement nous apparaîtrait acceptable dans une autre discipline… disons, la cardiologie ? Ok, on n’a pas le temps d’investiguer ma bonne dame! Alors on va tout de suite essayer quelque chose et voir ce que ça donne. Pourquoi on ne le remet même pas en question en santé mentale infantile?

Et on continue de prétendre que les observations des parents sont trop subjectives pour être vraiment valides. Bien sûr, la pédopsychiatrie est « scientifique », elle. (!)

C’est aussi la classification diagnostique du DSM-5 qui fait office de référence pour les recherches en santé mentale, y compris en santé mentale infantile. Ce sont les compagnies pharmaceutiques qui financent les recherches pour développer des médicaments en santé mentale. Or, leur but est quand même de faire des profits. Elles ne vont pas développer des médicaments pour lesquels il n’y a pas de « marché ».  C’est-à-dire pas de diagnostic. Le nombre d’enfants souffrant de dépression au Québec grimpe en flèche. Ne serait-il pas pertinent de se demander si cela n’a pas un lien avec le développement de marchés? Quand plus du trois quarts des professionnels qui rédigent le manuel diagnostique ont des liens financiers avec ces pharmaceutiques, la question m’apparaît pertinente.

Il existe une autre classification des troubles en santé mentale. Elle est beaucoup moins utilisée ici, mais offre des nuances qui rendent tout le processus diagnostic beaucoup plus prudent. Il s’agit du CIM-10 (version 2016 en anglais seulement) qui est utilisé par l’Organisation mondiale de la santé. Vraiment intéressant de voir les différences entre les deux !

En 2013, l’ancien directeur du National Institute of Mental Health, Thomas R. Insel, en appelait sur  son blogue à la communauté scientifique pour trouver de meilleures façons d’envisager les problèmes de santé mentale, et leurs diagnostics. Selon lui, «les patients souffrant de troubles mentaux méritent mieux».

Difficile de ne pas être d’accord, surtout en ce qui concerne le diagnostic en santé mentale infantile.


(3) Source : Marie-Claude Bourdon, in ActualitésUQAM, « Les psys sont-ils-devenus fous ? » avril 2016.

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