Faire confiance aux enfants: une vraie pédagogie

Si l’on pouvait faire confiance aux enfants, à leurs capacités, à leur ingéniosité ; alors je crois que le monde serait bien différent. Si l’on croyait dans leur capacité au point de compter sur eux… nous entrerions dans une vraie pédagogie de la vie.

Mathilde était assise devant des dizaines de pièces et de vis, l’air intensément concentrée. Le vieux radio-réveil de son père ne fonctionnait plus et du haut de ses 10 ans, elle avait eu la généreuse idée de le réparer. Elle avait seulement oublié de prévenir son père; mais personne ne s’en servait de toute façon! Et quand celui-ci s’est exclamé de surprise et de mécontentement devant le radio-réveil en morceaux, j’ai vu Mathilde aussi surprise que désolée d’apprendre que « Tu seras jamais capable de réparer ça, de toute façon ! »

Faire confiance aux enfants, une pédagogie. Fille de onze ans qui répare une radio.

« Tu ne seras jamais capable!« 

Vraiment ?

Peut-être était-ce vrai. Mais peut-être pas. Personne ne peut dire à une autre personne quelle est la limite de ses capacités! Les morceaux ont été ramassés et jetés en même temps que l’enthousiasme et l’ingéniosité de Mathilde. On ne se rend pas toujours compte du prix que les enfants payent pour notre manque de foi et nos vues trop étroites. Comme nous avons de la difficulté à faire confiance aux enfants !

Et ça m’a fait penser à Richard Turere.

Faire confiance aux enfants

En 2013, Richard Turere était un jeune ado Massaï de treize ans et vivait au Kenya, au sud du Parc National de Nairobi. À cette époque, il garde les vaches de son père, comme le font tous les bons garçons du village. Il ne va pas vraiment à l’école. Mais il est curieux, comme tous les enfants. Et de vieux bouquins sur l’électricité traînent dans le centre communautaire du village. Il les a apportés à la maison pour mieux les « lire », puisqu’il ne lit pas très bien. Heureusement, les images et les diagrammes sont clairs. Et, heureusement, dans son village on fait confiance aux enfants sans rien connaître de la pédagogie.

Faire confiance aux enfants
Richard Turere 2013

Sa mère va puiser l’eau tous les matins pour qu’il puise se débarbouiller et faire le thé. Personne ne s’inquiète de son avenir. Chez lui, les traditions tracent le sillon que chacun suit. Et pourtant, ce jeune ado a transformé la vie de son village. Il a rencontré un défi à sa mesure. Un défi qui met dans la balance la vie et la mort, et la responsabilité de chacun face à la survie de la communauté. Dans sa culture, on ne doute pas que même un enfant puisse changer le monde. On compte sur eux pour faire leur part.

Une pédagogie de la vie

Est-ce ce qui manque si cruellement à nos filles et nos garçons ? Un vrai défi qui n’est pas inventé de toutes pièces par des pédagogues ultras compétents ? ? Ressentir que leur communauté est capable de faire confiance aux enfants au point de les inviter à faire face à des problèmes pour lesquels nous comptons réellement sur eux. Peut-être avons-nous aussi besoin de développer notre mentalité de croissance.

Et ce défi qu’aucun éducateur ne lui a proposé, Richard Turere l’a résolu à tâtons ; à force de réfléchir. Faisant essai après essai. On l’a laissé se tromper, faire des dégâts. La meilleure pédagogie qui soit !

Et sa vie en a été transformée à jamais.

Je sais bien que notre société a souhaité protéger ses enfants, et c’est très bien. Ici, aucun enfant n’est responsable du patrimoine familial dès l’âge de huit ans. Mais Richard m’inspire une profonde réflexion sur la force qui peut jaillir du sentiment de responsabilité chez un enfant quand on lui fait assez confiance pour compter sur lui. Sans doute est-ce la pédagogie la plus efficace que je connaisse.

Je cherche comment nous pourrions ouvrir cette porte pour nos filles et nos fils qui sont terriblement dépourvus d’occasions où leur action compte vraiment ; des occasions où ils et elles feront la différence. Je laisse Richard vous raconter, avec une grande passion, comment il a fait la paix avec les lions. Puisse-t-il nous inspirer à tous les moyens de faire confiance aux enfants et leur offrir toutes les occasions de déployer leur force. Cliquez sur sa photo pour l’entendre raconter son histoire.

Nouvelles pratiques d’intervention sociale et difficulté à changer

En général, à moins d’être au bord de la mort, les humains résistent au changement de toutes leurs forces. Voilà sans doute pourquoi nous avons tant de difficulté à intégrer de nouvelles pratiques d’intervention sociale, même quand nous sommes capables de voir la nécessité de ce changement et que nous y adhérons. Il ne suffit pas que les nouvelles idées soient bonnes pour qu’on les applique aisément.

L’innovation est l’étrange processus qui améliore les choses à partir de nouvelles idées, ces voies qu’empruntent les humains pour changer, personnellement ou collectivement. Sauf qu’une nouvelle idée qui surgit remet toujours en question le statu quo. Par exemple, l’idée de retourner aux études en entendant notre copine en parler remet en question le confortable point d’équilibre que nous avons trouvé dans notre horaire de femme-mère-blonde-travailleuse. L’idée de devenir végane après une vidéo intéressante sur le sujet remet en question l’aisance avec laquelle nous cuisinons, achetons nos aliments et préparons nos menus.


Les nouvelles pratiques d’intervention sociale viennent toujours d’une proposition de faire autrement. Et ces propositions peuvent rencontrer de la résistance avec nos croyances ou nos habitudes de travail.
L’idée de se laver les mains entre les soins aux mourrant et les autres patients est apparue intéressante à implanter au 19e siècle; sauf qu’elle changeait les pratiques et obligeait les médecins à changer leur routine de travail.

L’inconnu est menaçant


À la fin des années 90′, l’idée d’échanger des seringues usagées contre des propres avec les personnes toxicomanes voulait ralentir la pandémie du SIDA. Il s’agissait de nouvelles pratiques d’intervention sociale efficaces et raaisonnables. Sauf qu’elle a dérangé beaucoup d’idées toutes faite, comme celle par exemple, qu’on devrait d’abord les arrêter de consommer, ce qui règlerait le problème (!).

C’est probablement à cause de notre cerveau reptilien qu’on commence à toujours par dire non aux nouvelles idées. Une petite voix qui vient du temps des cavernes nous murmure que l’inconnu est une menace . Ce qu’on connait est si rassurant; si confortable. Même quand c’est douloureux ou inefficace, on mettra du temps à changer nos façons de faire.

Un exemple de la difficulté à changer

Par exemple, des éducatrices en CPE n’arrivent pas à obtenir d’un parent qu’il apporte des vêtements de rechange convenables pour la température. Elles ont tout essayer : explications, douceur, menace, sarcasme, soupirs, note sur papier, blagues, etc. On peut dire que leur pratique ne fonctionne pas. On leur propose alors de changer de point de vue. De renoncer à l’idée que les parents doivent soutenir leurs action à elles, pour adhérer à une nouvelle façon de voir: nous, les éducatrices, sommes là pour soutenir l’action parentale dans le cadre de notre mandat.

Cette nouvelle idée les bouscule complètement dans leurs croyances ( par exemple, nous en savons plus que les parents sur le développement de l’enfant et donc nous savons mieux qu’eux ce qu’il convient de faire). Même quand elles sont absolument d’accord avec le fait que leur pratique actuelle ne fonctionne pas, elles résistent souvent à l’idée qui remet en question leurs pratiques d’intervention sociale. Dans leur difficulté à changer, comme dans celle de tout le monde y compris moi-même, se trouve l’idée que ce serait mieux et surtout plus simple si Les Autres changeaient. Et c,est parfaitement normal!

Voir les détails de la formation:
«  Travailler avec les parents en empowerment »

La résistance au changement n’est pas de l’entêtement. Elle fait partie du processus de changement. C’est vrai pour nous-mêmes dans notre vie personnelle; songeons simplement à l’idée d’arrêter de manger des chips en regardant la télé! C’est également vrai pour les personnes auprès desquelles nous intervenons, et aussi pour toutes les communautés.

Les nouvelles pratiques d’intervention sociale bousculent

On l’a vu quand Cactus, un organisme communautaire de prévention des infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS), actif dans le centre-ville de Montréal, s’est mis à échanger des seringues aux utilisateurs de drogue injectable. Quand les sages-femmes ont revendiqué des accouchements non médicalisés et hors hôpital, on a vu toutes les résistances se manifester. Même chose quand l’agriculture biologique s’est installée avec la prétention que leur approche était meilleure pour la terre et les humains. Tous se sont heurté à la difficulté à changer.

Un homme tient un mini tableau où on peut lire le mot NON écrit à la craie. C'est souvent la réponse aux nouvelles pratiques d'intervention sociale et à la difficulté à changer.

Les objections sont essentielles à l’innovation.

La résistance participe à l’amélioration des idées… quand un véritable dialogue s’installe. Il nous faut accepter d’écouter, réfléchir, et prendre le temps qu’il faut pour rendre l’opposition féconde et trouver la voie la meilleure. Et non pas chercher à prouver Qui a raison.
Les innovateurs ont besoin des opposants pour améliorer leurs idées; et les opposants ont besoin des innovateurs pour améliorer le monde.

C’est la dynamique créée par les échanges entre les innovateurs et les opposants qui nous permet de trouver la voie d’avancement la meilleure pour le bien commun. Ça a été le cas pour la pratique sage-femme ; la résistance a permis de s’assurer du niveau de compétence de chacune. Ça a été vrai pour le travail de Cactus qui, grâce à cette opposition, a entamé un véritable dialogue avec son milieu et trouvé une voie de cohabitation avec son environnement. Vrai aussi pour la culture biologique qui a dû commencer un long travail de certification.

La prochaine fois qu’on nous proposera de nouvelles manières de faire dans nos pratiques d’intervention sociale, honorons nos résistances; accueillons la difficulté à changer comme une réponse humaine à une réalité humaine.

Et, de grâce, entrons dans un véritable dialogue qui améliore le monde.

La naissance d’Alicia

Chère Alicia,

Je veux te parler de ta mère. Moi qui ai eu l’immense privilège de l’assister quand elle t’a mise au monde, je veux te raconter ce qui c’est passé de ce côté-ci, pendant que toi, tu trouvais ton chemin vers la naissance. Je l’ai vu avancer avec calme et détermination sur le sentier brûlant du travail actif. Je l’ai vu fermer les yeux à mesure que ce lent travail d’ouverture s’intensifiait; à la fois intériorité et abandon total.

J’ai vu sourdre la femme sauvage en elle. Venue du fond des âges, de toutes les cultures et de toutes les époques, c’est elle qui sait quoi faire pour mettre au monde les enfants que nous portons. Cette femme sauvage est déjà en toi aussi, Alicia. Et quand ce sera ton tour, je te souhaite de la laisser monter de ton sexe vers ton cœur puis redescendre encore pour que ce corps s’ouvre au passage de la vie. S’ouvre comme jamais plus il ne s’ouvrira. La femme sauvage ne connaît pas la souffrance. Elle avance dans la douleur, comme on avance dans la mer pour plonger profondément.

La naissance sauvage

J’ai vu ta mère plonger. Je l’ai vu accepter de se laisser emporter par ces vagues aussi grandioses que démesurées. Dans la pénombre silencieuse de la chambre, j’entendais son souffle chercher encore plus d’ouverture. Un peu plus encore, alors qu’elle était certaine d’être déjà au bout du possible. Puis accepter de se laisser reprendre toute entière une nouvelle fois par cette puissance impérieuse de la mise au monde. Et rien n’est plus émouvant que cette image que je garde avec moi pour toujours: ta mère qui plonge vers toi et toi vers elle; encore et encore. Et encore.

la naissance

Ton père lui tenait les mains, leurs fronts tout près l’un de l’autre. Et dans un murmure qu’ils étaient seuls à déchiffrer, je sais que jaillissait de sa bouche à lui, les mots millénaires eux aussi, de l’amour, du réconfort et du soutien.

La naissance bouleversante

J’ai assisté bien des accouchements, Alicia. Et j’espère que le tien n’est pas le dernier! Mais je n’ai toujours pas de mot pour nommer l’émotion qui m’accompagne chaque fois… un mélange d’admiration sans borne, de compassion profonde et d’émerveillement total devant ce miracle millénaire de la mise au monde d’un être humain.

J’en suis encore profondément bouleversée. Quel privilège immense que d’avoir été invitée à aider ta mère et ton père!

Je veux te dire, ma belle enfant, que tes parents sont formidables. Et que le tout début de ton histoire parmi nous s’est tissé sur l’incroyable force et courage qu’ils ont déployés pour toi. Pour te laisser faire ton chemin. Malgré la douleur. Malgré la peur, la fébrilité, l’inquiétude, la fatigue et l’impuissance aussi. Ils ont renoncé à tout ce qu’ils connaissaient pendant ces longues heures de travail. Pour la naissance de leur fille, toi, ma belle chouette.

Pour que tu arrives jusqu’à eux.

Et te voilà.

Sois la bienvenue.

France

xxx

octobre 2012

Tatouage et trisomie 21: histoire d’une intégration sociale

Voici une histoire d’intégration sociale qui montre bien que ce ne sont pas nécessairement les programmes qui permettent l’intégration des personnes avec la trisomie 21. Il y a quatre mois, une femme trisomique d’un âge certain est entrée au Hamilton’s Muscle and Inkle, le salon de tatouage de Jason Ward, en Nouvelle-Zélande. Sans dire un mot, elle a plaqué deux décalcomanies sur sa table de travail et lui a fait signe qu’elle voulait qu’il les lui colle. Jason n’a rien d’un éducateur spécialisé. Il n’a pas de sœur trisomique, et n’en connaît pas; il n’y a même personne d’handicapé dans son entourage.

Sur le visage de rocker de Jason, un sourire s’est à peine esquissé. Avec un petit signe de tête vers elle, il a enfilé ses gants et désinfecté l’avant-bras de la femme avec un coton imbibé d’alcool, comme il le fait pour tous ses clients. Et il a soigneusement appliqué les deux décalcomanies sur le bras dodu tendu sur la table. Après un regard satisfait sur le travail de Jason, elle est repartie sans dire un mot. Ni l’un ni l’autre ne sont de grands bavards.

Trisomie 21, et après ?

Le vendredi suivant, elle est revenue. Deux autres décalcomanies sur la table. Jason a remis ses gants et fait le travail avec application. Entre eux, pas un mot. Qui a dit que l’intégration sociale devait suivre un protocole spécial?

Jason n’en a parlé à personne. Peut-être était-il aussi touché que moi de cette improbable rencontre avec une personne qui vit avec la trisomie 21. Je pense surtout qu’il n’aurait pas su quoi en dire. Parfois, il faut du temps pour laisser se déposer les expériences inattendues. Deux histoires longues comme le bras qui n’avaient aucune raison de se croiser… Et pourtant, c’est arrivé.

Intégration sociale… mais de qui au juste?

Suzie est revenue tous les vendredis, depuis septembre. Mais Jason n’a su son nom que la semaine dernière. C’est lui, le ténébreux, qui a engagé la conversation au bout de six ou huit semaines. Il a fait plusieurs tentatives avant d’obtenir autre chose qu’un regard. Mais il connaît ça, le silence. Il l’a pratiqué avec application une bonne partie de sa vie pour éviter les emmerdes. On dirait bien que Suzie a réveillé quelque chose en lui, le méfiant qui se débrouille toujours tout seul. On peut se demander qui aide à l’intégration sociale de qui?

Tatouage, trisomie 21 et intégration sociale
Source: jour nal Le Matin

Ce qu’il y a de bien avec les personnes trisomiques, c’est qu’elles n’en ont rien à faire de ce que nous avons l’air et de tout notre arsenal pour éviter les emmerdes. Elles voient à travers nos armures. Elles ne sont pas stupides et connaissent bien la méchanceté du monde. Mais, comme les matelots qui ne peuvent résister au chant des sirènes, la bonté que Jason cachait a cédé au chant silencieux de Suzie, une personne avec la trisomie 21. Il s’est retrouvé absolument sans défense, alors qu’il avait cru que c’est elle qui l’était.

N’est-ce pas une belle histoire d’intégration sociale? Un tough devenu tatoueur et une quinquagénaire trisomique ont traversé tous les murs de leurs histoires pour se rejoindre, se rencontrer au sens le plus profond du terme et se reconnaître simplement tels qu’ils sont l’un et l’autre. Une histoire tellement vraie qu’ils ne comprennent même pas pourquoi on a envie de la raconter. C’est probablement le signe d’une intégration sociale réussie.

Je nous souhaite à tous une rencontre comme celle-là; improbable, inattendue, où la simplicité du cœur l’emportera sur les idées toutes faites et les blessures de chacun. Une histoire qui nous apprendra que c’est nous qui recevons alors que nous croyons aider. Que c’est nous qui sommes protégés par ceux que nous protégeons.

Une hisoire tellement vraie, qu’il n’y aura rien à raconter…


Source: Un blogue formidable qui recense des nouvelles du monde entier à propos des personnes déficientes intellectuelles; et qui présente plein d’histoire d’intégration sociale… sans jamais les appeler comme ça! La déficience intellectuelle dans le monde

QUELQUES MYTHES EN ÉDUCATION (les neuromythes)

Les mythes en éducation, particulièrement les neuromythes, se répandent bien plus vite que les données de recherches, c’est connu. Probablement parce qu’ils suggèrent toujours quelque chose de vraiment vraiment simple, magique, rapide, directe et presqu’instantanné. Or rien n’est moins simple que le cerveau humain et la magie n’a rien à voir avec les processus d’apprentissage.

En 1993, Rauscher, Shaw et Ky publient une étude dans laquelle ils démontrent que le fait d’écouter une sonate de Mozart pendant 10 minutes augmente temporairement certaines aptitudes visuospatiales (1). Les auteurs prétendaient qu’écouter régulièrement du Mozart rend plus intelligent ou favorise le développement des enfants. Les résultats de cette étude ont rapidement été tempérés par d’autres recherches qui l’ont répliquée sans aucun résultat significatif (2.)

Un mythe payant…

Mais c’était trop tard : l’étude originale avait suscité un formidable engouement et on parle encore aujourd’hui de « l’effet Mozart ». Malgré l’absence totale de preuves scientifiques, de nombreux ouvrages de vulgarisation ont été publiés sur le sujet et vantent encore aujourd’hui les mérites de cet effet au point d’influencer les directives et politiques sociales et éducatives pour l’enfance. L’exemple le plus incroyable est sans doute celui de l’État de Géorgie qui a investi, dans les années 1990, plus de 100 000 $ US pour offrir un CD de Mozart à toutes les mères venant d’accoucher !!

neuromythes
Les mythes en éducation autour des hémisphères du cerveau


Depuis l’avènement des sciences du cerveau, de nombreux neuromythes ont vu le jour. Si certains s’avèrent préjudiciables, d’autres en revanche sont simplement farfelus ou d’une efficacité douteuse. Pour donner un exemple, le très répandu « Brain Gym® » se présente comme une série de mouvements simples qui, soi-disant, favorisent l’apprentissage. On suggère de  stimuler des « points des hémisphères » afin de faciliter la communication entre les deux hémisphères. Sachez que cette technique ne repose sur aucune recherche scientifique et encore moins en neurosciences. Il s,agit tout simplement d’un des nombreux mythes en éducation.

En 2008, un groupe de 13 chercheurs britanniques ont distribué une note aux autorités locales responsables de l’éducation afin de les prévenir de l’absence de fondement scientifique dans l’outil « Brain Gym® » ainsi que du manque de preuves quant à son efficacité à favoriser l’apprentissage. Ça n’a pas empêché TVA de diffuser une chronique qui en fait la promotion ! Et on continue de dispenser de la formation (très chère !) pour sa pratiquepartout dans la province…

Le mythe des 10 % d’utilisation du cerveau

On entend souvent dire que l’humain n’utiliserait en moyenne que 10 % des capacités de son cerveau, laissant supposer qu’il y a d’immenses potentialités non exploitées. Le film Lucy repose essentiellement sur ce mythe. S’il n’y avait que le cinéma à le récupérer, ce serait parfait ; mais le marché est encore aujourd’hui inondé de méthodes d’apprentissage ou de mémorisation prétendument révolutionnaires qui promettent de « booster » les capacités du cerveau à son maximum.

Parmi la pléthore d’études scientifiques effectuées sur le cerveau, il n’a jamais été fait mention d’une portion non utilisée du cerveau (3). Bien au contraire, l’imagerie cérébrale et la neurochirurgie confirment que le cerveau est actif à 100 % et que le cerveau ne fonctionne que parce que toutes les connexions sont utilisées dynamiquement et en interaction. Juste pour le fun, sachez qu’une utilisation de 10 % de notre cerveau correspondrait à un état végétatif… (4)
Les origines de ce mythe restent floues. J’adore l’histoire qui raconte que ce serait Albert Einstein qui en serait involontairement à l’origine : après quelques questions stupides posées par un journaliste, le brillantissime lui aurait déclaré qu’il ne devait utiliser que 10 % de son cerveau pour répondre à ce genre de question…

Les neuromythes du cerveau gauche et du cerveau droit

Aujourd’hui, personne ne réfute le fait que l’avancée quotidienne des connaissances sur le cerveau peut favoriser le développement des sciences de l’apprentissage et avoir des implications majeures dans le contexte scolaire ou éducatif. Toutefois, un des défis majeurs qui se pose est de cerner judicieusement les limites des études publiées et leurs implications… et d’éviter d’extrapoler ! On fait si souvent dire aux études et recherches des choses qu’elles ne disent pas.

mythes en éducation

Un de ces mythes en éducationsuggère que les deux hémisphères cérébraux sont respectivement dévolus à des aptitudes précises et séparées. Le langage à droite et le visuospatial à gauche ; le rationnel à gauche et les émotions à droite. De manière générale, l’état actuel des connaissances suggère qu’il existe bien une certaine spécialisation hémisphérique chez un sujet normal, mais également — et surtout — une grande communication entre les deux hémisphères. Le cerveau n’est pas un dédale de petites salles autonomes et séparées les unes des autres. Ce genre de neuromythes tire son origine des premières recherches en neurophysiologie au XIXe siècle qui supposaient que le cerveau fonctionnait de cette façon.

Les nuances qu’ils manquent…

Aujourd’hui, l’existence d’une certaine latéralisation des fonctions cérébrales n’est pas démentie, mais est nettement plus nuancée que ces premières conceptions. Par exemple, bien que l’expression du langage soit latéralisée dans l’hémisphère gauche, le degré de latéralisation varie considérablement selon la préférence manuelle. Ainsi, environ 4 % des droitiers, 15 % des ambidextres et 27 % des gauchers ont le langage latéralisé à droite.

De plus, des fonctions complexes, comme le raisonnement spatial, ne peuvent être considérées comme entièrement latéralisées dans l’hémisphère droit, mais émergent plutôt d’une interaction entre les deux hémisphères. Le développement des circuits neuronaux est vraisemblablement le fruit d’une interaction complexe entre les deux hémisphères !

Visuels ou auditif ?

Vous souvenez-vous de la révolution créée par la « découverte » des visuels et des auditifs ? Deux ans plus tard (et des millions d’exemplaires du livre vendus), on nous annonçait qu’il y avait aussi les kinesthésiques. Cette hypothèse suggérait que l’apprentissage et l’intelligence des enfants passaient par des canaux sensoriels précis et propres à chacun. On devait donc utiliser davantage de visuels pour un enfant visuel et davantage les sons et la musique pour un enfant auditif et le mouvement pour les kinésiques.

mythes en éducation

Un grand nombre de profs ont adoré ça et tenté de devenir meilleurs en différenciant leur enseignement en fonction de ces « découvertes ». Sauf qu’il n’y avait pas de découverte. Il n’y avait qu’un neuromythes. On a même développé de nombreux outils de mesure afin de déterminer si vous êtes visuels, auditifs, ou kinesthésiques (VAK). Le glissement de cette idée dans la famille des neuromythes est tellement répandu que même l’ordre des conseillers en ressources humaines agréés propose un article sur la question sur son site web ; article que La Presse avait publié en 2004 ! C’est dire que les mythes en éducations arrivent à charmer les plus sérieux.

L’origine de cette idée est pourtant vraiment floue, et surtout les explications théoriques basées sur le cerveau qui sous-tendent cette approche sont absolument sans fondement. Un autre des neuromythes. Ça ne veut pas dire que l’hypothèse n’est pas intéressante, mais il faudrait aller la vérifier si on veut en faire autre chose qu’un sujet de conversation au café du lundi matin.

La PNL n’est pas scientifique pour l’instant

Les premiers travaux à l’origine de cette approche (VAK) font explicitement référence à la programmation neurolinguistique (PNL) développée par Bandler et Grinder (5). Voici un bel exemple d’une utilisation fortement trompeuse du mot « neuro ». La PNL est souvent critiquée pour son manque de fondement et de rigueur scientifique. C’est que le « neuro » dans programmation neurolinguistique donne l’impression d’une rigueur scientifique, alors que ce n’est pas le cas. La PNL ne repose sur aucune connaissance neurologique, aucune recherche, aucune « découverte » des neurosciences. Ça ne veut pas dire qu’elle n’a aucune valeur, évidemment !

Alain Thiry, Psychologue, formateur en PNL et auteur du livre Apprendre à apprendre avec la PNL le reconnaît lui-même :


« … je pense que nous devrions tenir compte de 3 points et en faire des objectifs personnels :

1 — Reconnaître publiquement que la PNL n’est pas scientifique pour l’instant
2- Ne plus citer des expériences scientifiques en en dénaturant le sens.
3— Chaque acteur majeur de la PNL pourrait produire dans les 5 ans une recherche randomisée en double aveugle.  »

La crédibilité, cela se mérite.

neuromythes

Pas trop déprimés j’espère ? Je ne vous ai pas encore parlé des neurones miroirs qui ne sont toujoursqu’une théorie pleine de trous chez l’humain, ni du mensonge que tout se joue avant 3 ans (ou 6 ans, si vous êtes de la génération précédente et avez lu Dodgson). Et tenez-vous bien : la foudre peut effectivement tomber deux fois au même endroit.

Quelques sources intéressantes pour contrer les mythes en éducation ?

International Mind, Brain and Education Society est un lieu de partage des connaissances entre les chercheurs en neurosciences et en science de la cognition et les acteurs de l’éducation.

Mo Costandi est un neurobiologiste du développement qui est devenu blogueur. Il a publié un livre formidable sur ce que nous devrions tous savoir à propos de notre cerveau : 50 Human Brain Ideas You Really Need to Know, éd. Quercus. En 2010, le British Psychological Society déclarait que son blogue était celui qui exerçait le plus d’influence parmi tous les blogues de neurosciences et de psychologie. Je le lis religieusement. 🙂

Et un autre que j’aime beaucoup lire aussi : le site de l’Association pour la recherche en neuroéducation. On a accès directement aux recherches. Il s’agit juste de les lire… et ne pas se faire séduire par les mythes en éducation (neuromythes) !


1. Rauscher, F., Shaw, G. & Ky, K. « Music and spatial task performance », Nature, n° 365, 1993.
2. Chabris, C. & Kosslyn, S. “How do the cerebral hemispheres contribute to encoding spatial relation?”, Current Directions in Psychological Science, n° 7, 1998.

3. Beyerstein, B. L. “Do we really use only 10 percent of our brains?”, Scientific American, March 8th, 2004.

4. Gaussel M. & Reverdy C. Neurosciences et éducation : la bataille des cerveaux. Dossier de veille de l’IFÉ, n° 86, septembre 2013.

5. Bandler, R. & Grinder, J. The structure of magic: A book about language and therapy. Palo Alto CA : Science & Behavior Books, 1975.

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