une bonne raison de pleurer

Avoir une bonne raison de pleurer ?

Existe-t-il une bonne raison de pleurer ? Nous discutions tranquillement toutes les quatre, quand Marie-Hélène s’est mise à pleurer. Nous l’avons regardée attentivement, prêtes à entendre ce qui la bouleversait ainsi, à la consoler, à partager sa peine tout simplement. Mais la première chose que Marie-Hélène a dite c’est : Excusez-moi, excusez-moi. Puis, après s’être tapoté les yeux avec le mouchoir que lui avait tendu Paule, elle a ajouté C’est tellement niaiseux… chus vraiment désolée!

Mon cœur s’est brisé, comme chaque fois qu’une personne pleure devant moi et s’en excuse. Avons-nous donc fini par croire aux mensonges de cette société de consommation et de performance, où le seul bonheur acceptable doit être sans tache, lisse et permanent? Avons-nous si profondément renoncé à la réalité de l’imperfection et à l’inattendu de la vie, que le chagrin soit devenu une tare honteuse?

On ne doit jamais s’excuser de pleurer. Jamais.

Une bonne raison de pleurer n’importe où

Même quand ça se produit au milieu d’un souper de famille; dans une réunion de travail; au magasin, à l’épicerie, après l’amour; au milieu d’une conférence qu’on donne. Seule dans un ascenseur, debout dans un escalier mobile, assise dans une salle d’attente. En regardant une annonce de papier de toilette, un film, une photo. À un mariage, à une promesse scout, à un accouchement. J’ai pleuré dans toutes ces occasions-là. Et bien d’autres. On a toujours une bonne raison de pleurer.

une bonne raison de pleurerJe ne suis pas en train de parler des personnes, adultes ou enfants, qui pleurent sans arrêt chaque jour de leur vie et ne semblent avoir aucun contrôle sur l’expression de leurs émotions. Sans doute ces personnes ont-elles besoin d’un accompagnement particulier parce que leurs larmes sont toutes légitimes, mais leur manque de contrôle ajoute souvent le rejet social à la peine qui les habite.

Ici, je parle plutôt de celles et ceux qui se contrôlent comme tout le monde et qui, parfois, se font surprendre par les larmes comme un orage d’été qui survient sans qu’on l’ait vu venir.

On ne pleure jamais pour rien. Jamais.

Arrêtons de dire « Arrête de pleurer »

De grâce arrêtez de dire ça aux enfants. Ce n’est pas parce que vous ne savez pas pourquoi il pleure qu’il faut en conclure qu’il n’a aucun raison de pleurer. Peut-être qu’il est fatigué. Ou bien il a mal. Peut-être qu’il a peur et qu’il n’arrive pas à le dire ou alors il ne sait pas lui-même ce qui le fait pleurer. On n’a pas besoin de comprendre ni de savoir pour soutenir une personne qui pleure. On a juste besoin d’accepter ses larmes. N’est-ce pas précisément cela qui nous est si difficile: rester là avec elle ou lui, sans s’agiter ni parler pour mettre fin aux larmes?

Combien de fois avons-nous tenu dans nos bras quelqu’un qui pleurait en répétant tout bas dans son oreille: Mais non, mais non, tout va bien, tout est correct. N’est-ce pas une brutale négation des sentiments de l’autre? Comme s’il fallait à tout prix l’arrêter de pleurer. Si tout était correct, elle ne pleurerait pas! C’est le révélateur de notre difficulté à être présent à la douleur de l’autre en acceptant notre impuissance à y mettre fin. Chacun et chacune a toujours une bonne raison de pleurer.

Pleurer crée un excellent désordre

Les pleurs font tache dans notre société si propre, n’est-ce pas? On est touché par les larmes silencieuses ou la gorge nouée de quelqu’un de retenu. Mais de vrais pleurs, pleins de sanglots, de gémissements, de morve et de soubresauts? Non, notre civilisation si bien contrôlée ne cède pas un pouce d’espace pour les douleurs bruyantes qui font désordre. Même dans les funérailles, on s’attend quand même à ce qu’on pleure « dignement ».

Pourtant.

Pourtant, pleurer ne nous ramène-t-il pas à ce qu’il y a de plus important en ce moment? Les larmes et les sanglots ne sont-ils pas le plus efficace moyen mis à notre disposition par le cerveau pour obtenir de l’aide? Quand on tient dans nos bras quelqu’un qui pleure, on crée l’intimité si essentielle à la construction de sens dans nos vies. Nous stimulons notre empathie. Rappelons-nous qu’on a toujours une bonne raison de pleurer. C’est vrai pour nous et pour tout le monde.

Accueillir les larmes sans vouloir les arrêter

une bonne raison de pleurerQuand on pleure devant nos enfants sans s’excuser ni se cacher, on leur apprend que la douleur fait partie de la vie et qu’être vulnérable est aussi une bonne chose quand on a besoin l’aide. Ils seront démesurément bouleversés seulement si nous traitons ces larmes comme un comportement honteux; que nous cherchons à tout prix à l’arrêter ou le cacher. Mais si on reste là, avec un autre adulte qui prend soin de nous, c’est différent. Les enfants témoins de ce chagrin développent au contraire leur empathie. Ils apprennent par l’exemple ce qu’on doit faire quand on a de la peine.

Beaucoup, beaucoup de monde ont pleuré devant moi, avec moi ou dans mes bras. Il m’a fallu bien des années pour apprendre à ne rien dire du tout et être là simplement; totalement là, avec elles, avec eux. J’ai pu vérifier chaque fois à quel point cet accueil donne de la force aux personnes. Il leur permet de continuer d’avancer après. De passer à l’étape suivante. Chacun et chacune de ces personnes, enfant ou adulte, m’a appris que les larmes sont toujours l’occasion de nourrir le lien qui nous rassemble. Pleurer ne connaît pas de frontières géographiques; ni ne fait de différence entre les classes, les genres, les cultures ou l’âge. Nous pleurons dès notre premier instant de vie! Et jusqu’à la fin. On a toujours une bonne raison de pleurer.

Pleurer est peut-être la plus ancienne et profonde marque de notre humanité partagée. S’il-vous-plaît, ne vous cachez pas; ne baissez pas la tête; surtout, ne soyez pas désolée.

Ne vous excusez jamais de votre humanité.

séparation

SÉPARATION : EMBALLER SA VIE

Une séparation n’est jamais anodine. Même quand elle se passe au mieux. Louise a vendu sa maison. Dans quelques semaines, ce sera le grand déracinement. En faisant ses boîtes, c’est sa vie qu’elle emballe. Les vieux gobelets à bec de ses enfants dans les armoires de la cuisine. Les premiers barbeaux aux crayons de cire, soigneusement datés, dans le petit bureau.

Dans sa bibliothèque, les livres sur l’éducation des enfants lui ont rappelé ses premières années de mère, ses nuits d’inquiétude, ses doutes. Dans la salle de bain, au fond du tiroir du haut, un bracelet d’hôpital minuscule, souvenir de la méningite du petit dernier. Assise sur le carrelage de la salle de bain, ont ressurgi les images de ces heures interminables dans la salle d’attente bondée… Comment fait-on pour empaqueter les souvenirs d’angoisse dans une boîte de carton?

Deux mille photos dans la bibliothèque, aimantées sur le frigo, accrochées sur les murs. Certaines datées et annotées; beaucoup d’autres pêle-mêle. Le premier Noël de petit Pierre. Petit Pierre qui se baigne dans l’eau du Lac-Saint-Jean; une autre en vélo. Mathilde devant un bonhomme de neige, souriante dans la lumière de janvier. Le premier Noël de Mathilde.  Les enfants soufflant leurs bougies d’anniversaire, la famille en camping, le spectacle de danse de petit Pierre.

Ce sont les photos qui l’ont fait craquer. Dans le sofa, avec les genoux ramenés sur sa poitrine, Louise a pleuré sans retenue. Elle devra en laisser la moitié à Marc.

Séparation des biens… et des cœurs

Au premier juillet, les camions de déménagement s’aligneront par centaine, leurs roues empiétant sur les pelouses et leurs nez perpendiculaires à la rue. Dans les caisses avec lesquelles les hommes valseront ce jour-là, qui sait combien de moitiés de vies auront été encartonnées.

C’est que l’autre moitié semble nous avoir été arrachée. Et d’ailleurs que devient-elle, pleine du meilleur de nous-mêmes? Une séparation fait mal. Louise a pleuré sur son rêve de famille heureuse et parfaite. Pleuré sur son amour-pour-toujours. Et pleuré aussi pour tant d’autres choses…

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On pense à tort que le plus difficile, c’est de partir avec les boîtes. En fait, le plus difficile reste à faire, une fois le barda déposé pêle-mêle dans ce nouveau foyer qui nous est encore étranger. Prendre racine demande tant de soins après une séparation.

Faire à manger en cherchant les ustensiles au fond des boîtes à moitié défaites. Habiller les enfants en cherchant les bottes de pluie qu’on se souvient d’avoir vu quelque part… mais où? Regarder par la fenêtre et ne rien reconnaître. Dire au revoir aux enfants le dimanche soir. Et attendre leur retour la semaine suivante…  Prendre racine dans une nouvelle vie demande du temps et de la compassion pour nous-mêmes.

Refaire des racines après la séparation

La compassion pour notre peine ou notre soulagement. C’est l’accueil de toutes nos culpabilités, réelles ou imaginaire. Avoir de la compassion pour nous, c’est repousser cent fois s’il le faut, les questions qui nous assaillent sur les raisons de cette rupture. Et alors qu’il nous faut retenir nos propres morceaux de partir au vent, il y a les enfants… seront-ils traumatisés de cette déchirure? Les avons-nous blessés irrémédiablement avec la séparation ? Et la morsure venimeuse de la culpabilité nous laisse le cœur en lambeaux.

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À tous les pères et toutes les mères qui déménageront dans les semaines à venir, en emportant seulement la moitié des photos, je voudrais vous rappeler ce que vous savez déjà : la vie est puissante et féconde. Il faudra beaucoup de soins et de temps; il faudra beaucoup d’attention aux enfants, oui. Mais la rivière retrouvera son lit. Elle l’a déjà fait dans votre vie, dans vos amours, dans votre travail, dans vos amitiés. Vous avez déjà cru que la vague vous noierait et la grâce vous a soulevés. Vous avez déjà eu peur, très peur; et vous avez pourtant été capables de vous tenir debout au milieu des flammes. Rien ne sera parfait et chacun portera les cicatrices du déracinement. Il y en a toujours dans une séparation, c’est comme ça.

Prenez bien soin de vous. Renoncez à la culpabilité : elle rend stériles les terreaux les plus riches. Marchez vers le soleil. Et je vous promets que votre vie vous étonnera un jour, pareille au brin d’herbe qui casse l’asphalte pour trouver la lumière.

gillian lynne

HISTOIRE D’UN SAUVETAGE : GILLIAN lYNNE

Je gage que vous connaissez Gillian Lynne. Voici l’histoire d’un sauvetage. Le sien.

Gillian est née en 1926, en Angleterre.  Sur les bancs d’école des années 30’, elle est désespérée. Les journées sont sans fin pour elle et la petite Gillian se fait répéter cent fois par jour d’arrêter de gigoter sur sa chaise. Elle manque d’attention et de concentration en classe. Malgré tous ses efforts, l’institutrice n’est jamais contente. On finit par écrire à ses parents au milieu de sa troisième année scolaire pour déclarer que la petite souffre sûrement d’un trouble quelconque. Aujourd’hui, l’enseignante aurait elle-même posé un diagnostic (!) de déficit d’attention. Mais dans les années 30’, le mot n’est pas encore inventé alors l’option n’est pas disponible…

On suggère donc à ses parents d’aller voir un spécialiste. Madama Lynne ne le sait pas encore, mais c’est là que commence l’histoire d’un sauvetage. Gillian Lynne a huit ans et dans cet austère bureau de chêne où l’a amenée sa mère, la petite est  assise au fond de la pièce avec ses mains sous ses cuisses. Le spécialiste en question pose beaucoup de questions à sa mère, qui explique qu’elle dérange les autres en classe, que ses devoirs sont toujours en retard, qu’elle n’écoute pas.

 

Histoire d’un sauvetage

Au bout d’un moment le spécialiste se tourne vers la petite fille:  « J’ai bien écouté tout ce que ta mère m’ a dit et maintenant j’aurais besoin de lui parler en privé. Alors reste ici et attends-nous. Ce ne sera pas long. »  Et ils quittent la pièce. Mais avant de quitter, le spécialiste allume la radio où la BBC diffuse de la musique en continu. Une fois la porte refermée, il s’adresse à la mère: « Restez juste ici, devant la fenêtre de la pièce et observez votre fille en silence. Observez bien. »

histoire d'un sauvetage
Gillian et sa mère, 1933

À l’instant même où la porte se referme derrière eux, Gillian s’est levée et s’est mise à bouger sur la musique, ses pieds improvisant sur le rythme. Sa mère regarde en silence comme on le lui a dit. Alors le spécialiste se tourne vers elle et lui a dit :

Votre fille n’est pas malade. Elle est une danseuse. Amenez-la dans une école de danse!

Et c’est exactement ce que sa mère a fait. 20 ans plus tard, elle dirigeait sa propre troupe : Gillian Lynne Dance Company.

Ellea  raconté ses premiers jours dans cette école de danse. Gillian se rappelle à quel point c’était merveilleux d’être dans une pièce remplie de gens comme elle; des personnes qui avaient besoin de bouger pour penser! Dans ce lieu du bonheur, comme elle l’appelle, on l’a formée au ballet classique; à la claquette, au jazz et à la danse contemporaine. Quelques années plus tard, elle était acceptée puis diplômée du London Royal Ballet School. Elle est ensuite devenue membre de la troupe du London Royal ballet; puis soliste et finalement chorégraphe attitrée de cette remarquable institution.

 

Gillian Lynne, chorégraphe

Nous lui devons la création des plus grandes comédies musicales de l’histoire: Cats, Le fantôme de l’opéra, Jesus-Christ

Gillian Lynne, chorégraphe
Gillian Lynne, avril 2013

Superstar, Evita, et tant d’autres! Nous lui devons aussi les chorégraphies de plus de trente films, dont deux de mes préférés: My Fair Lady et Yentl. Madame Lynne a donné du plaisir à des millions de personnes et a gagné sa vie très honorablement, remportant de centaines de trophées et de prix prestigieux.

Il ne fait aucun doute pour moi qu’aujourd’hui, on mettrait cette enfant sous médication, espérant ainsi résoudre « le problème ».

J’ose à peine imaginer de quoi nous avons privé le monde, notre monde, depuis les trente dernières années… En nous obstinant à vouloir soigner les enfants qui apprennent autrement. Combien d’enfants se réveillent encore en espérant être malades plutôt que de devoir aller s’assoir derrière un pupitre toute la journée? Combien de petites filles et de petits garçons ont le sentiment d’être mauvais chaque jour de classe ? Alors qu’ils ont simplement besoin de bouger ou de dessiner ou même de parler pour penser. En y songeant, j’en ai les larmes aux yeux.

Y a-t-il une petite Gillian dans votre entourage? S’il-vous-plaît, racontez-moi votre histoire d’un sauvetage.

3 bonnes raisons de dire merci

3 BONNES RAISONS DE DIRE MERCI

1) La gratitude rend heureux au travail

Marc-André Lanciault dirige KareLab, une entreprise de développement de programmes de reconnaissance et d’engagement des employés. Il connaît les bonnes raisons de dire merci et les applique. Tous les matins à 9h00, les 22 employés se réunissent. Après avoir désigné les priorités du jour, ils nomment une chose pour laquelle ils ou elles sont reconnaissants. Très souvent, on entend un collègue en remercier un autre. Parfois pour son aide, sa participation à un dossier; mais également pour des encouragements qu’il a fourni et qui ont permis de tenir bon. On peut même désigner le bon coup particulier d’un collègue et le nommer « super héros ». De plus, ces informations sont transmises via l’intranet. Tout le monde peut lire et commenter. Résultat: une manière efficace de participer au bonheur de ses employés!

Cette intuition de monsieur Lanciault a été confirmée par une recherche publiée en  2012 par une équipe d’Australie. Elle établissait un lien entre la satisfaction au travail et le sentiment de gratitude ressenti par les employés. Notons que les bénéfices pour l’institution ou l’organisation sont très importants. En fait, ils sont beaucoup plus grands en comparaison des efforts fournis pour mettre en place un système de gratitude. Parmi eux on trouve un sentiment d’appartenance; une productivité accrue; une atmosphère de travail positive et stimulante. On s’est même rendu compte que la satisfaction au travail est contagieuse si elle passe par la gratitude; surtout quand l’organisation partage l’information dans toute l’organisation. N’est-ce pas une des nombreuses bonnes raisons de dire merci ?

2) Une autre des bonnes raisons de dire merci : la gratitude santé

Une recherche récente fait la démonstration que la santé physique d’une personne est fortement liée à ses propres dispositions à la gratitude. Plus on ressent de gratitude, plus on se sent en santé… et plus on l’est effectivement. Non seulement cette disposition de reconnaissance et de gratitude améliore également la santé mentale, mais elle a de plus un effet positif sur la capacité de la personne à aller chercher de l’aide quand c’est nécessaire et à choisir des activités saines et sécuritaires. Le lien indirect entre la santé mentale et le choix d’activités saines a tendance à se renforcir avec l’âge.

3 bonnes raisons de dire merciEst-ce que ça ne donne pas envie de considérer les sentiments de gratitude des enfants comme un facteur de protection de la santé mentale et physique? Et voilà une autre des bonnes raisons de dire merci. Ça m’a donné envie de dire merci autant à mon médecin qu’à mon postier, à mes voisins qui ont ramassé mon courrier en mon absence.

3) La gratitude est un facteur de protection de la dépression

Une étude américaine publiée en 2003 établissait déjà la gratitude spirituelle (envers Dieu ou une autre puissance supérieure) comme un important facteur de protection contre la dépression, l’anxiété, les phobies et les dépendances aux drogues et à l’alcool. Ça m’a donné d’autres bonnes raisons de dire merci à la secrétaire à l’accueil de mon CLSC, de l’école des enfants. Merci à ma pharmacienne et aussi aux enseignants de mes enfants.

Cinq ans plus tard, une nouvelle étude publiée dans le Journal of School Psychology démontrait qu’après seulement trois semaines d’un exercice quotidien de gratitude, les adolescents ressentaient déjà les bienfaits psychologiques de cette gratitude. En particulier, ils appréciaient davantage leur vie telle qu’elle était et envisageaient l’avenir avec plus d’optimisme qu’avant les trois semaines du programme. N’y a-t-il pas urgence de trouver des voies d’application de ces résultats dans nos écoles et nos centres jeunesse?

Cependant, la reconnaissance et la gratitude n’ont aucun effet si elles sont forcées ou imposées. Ce sont des sentiments qui s’installent et jaillissent d’eux mêmes. Bien sûr, on a démontré que l’on peut créer des cadres et des systèmes qui leur permettent de se manifester, qui les nourrissent en quelque sorte. Dans nos écoles, dans nos bureaux, dans nos usines, dans nos familles.

Et nous? Finalement, quelles sont nos bonnes raisons de dire merci? Cherchons à qui le dire et exprimons notre reconnaissance.

 

Éducation genrée : nos angles morts

J’imagine que nous sommes nombreux à souhaiter que nos filles et nos fils puissent grandir dans une grande liberté d’identité. Maisune éducation genrée (le fait d’élever nos enfants avec certains stéréotypes liés à leur genre féminin ou masculin) est si profondément enracinée dans notre culture, qu’il arrive bien souvent que je ne me rende pas compte que je suis en train de transmettre un stéréotype.

Un jour, j’ai partagé sur ma page Facebook, la vidéo de Jesse-Jane McParland, une petite Irlandaise du nord de 12 ans, qui réalisait une remarquable prestation d’art martial avec une épée traditionnelle. Parmi les commentaires, on pouvait lire : « Quand même, cette petite fille a la haine en elle » ou encore « … elle me fait peur! »

Éducation genrée : l’exemple de l’agressivité des petites filles

L’éducation des enfants est une éducation différenciée, c’est-à-dire totalement différente selon qu’il s’agisse d’un garçon ou d’une fille. Chacun et chacune de nous a une idée de ce que doit être une petite fille. Et cette idée est si bien implantée que nous n’y songeons même pas. Nos angles morts se trouvent exactement là. Nous ne nous rendons pas compte que c’est une idée en particulier que nous sommes en train de transmettre; celle que les petites filles, par exemple, ne devraient jamais manifester d’agressivité.

En bons parents que nous sommes, nous souhaitons que nos filles ressemblent à un modèle précis; le modèle qui va lui assurer d’être accepté par sa communauté. Et tout cela se passe sans que nous y réfléchissions. Une petite fille capable de manifester autant d’agressivité que Jesse-Jane nous met mal à l’aise. Tellement mal à l’aise, que nous réagissons violemment. Pas parce que nous sommes tous et toutes d’horribles sexistes. Simplement parce que nous portons ces stéréotypes à l’intérieur de nous et que nous transmettons à nos enfants ce que nous sommes.

Ne faut-il pas s’arrêter et réfléchir à ce que nos enfants apprennent de nous?

Les stéréotypes sont dans les détails

Nous érigeons des interdictions très subtiles autour de certaines habiletés pour nos filles; se salir vraiment par exemple, se battre (pour de vrai), s’opposer, faire du bruit et se fâcher sérieusement, prendre des risques. Vous irez voir cette autre vidéo que j’ai mise en ligne également et où l’on voit un enfant de 19 mois réaliser une séance d’escalade intérieure. Très impressionnant!

Tous les commentaires le désignent comme un garçon. Je me suis rendu compte que pour moi aussi il s’agissait d’emblée d’un garçon, même si rien dans l’image ou la bande sonore ne laissait savoir quel était le genre de l’enfant. Au contraire, même, le short fleuri aurait pu nous enligner sur un genre féminin. Pourquoi alors? Pourquoi l’idée que ce soit une fille ne nous vient-elle pas ? Parce que cet enfant manifeste un comportement que nous encourageons et reconnaissons comme valable chez un petit garçon. Mais pas chez une petite fille. Grimper sans peur n’est pas attendu des petites filles; ce comportement correspond tellement peu à ce que l’on attend que, d’emblée, nous présumerons qu’il s’agit d’un garçon. C’est ce que fait une éducation genrée.

Les filles ont aussi besoin de savoir se battre

éducation genréeNous ne réalisons pas que, sans le vouloir, nous leur transmettons de cette façon de nombreuses limites. En valorisant l’obéissance, la douceur, l’empathie, la joliesse et le calme, entre autres, nous n’offrons aux petites filles aucune des habiletés nécessaires pour prendre des décisions dans leur intérêt et faire respecter leurs choix et leurs décisions.

Elles ne pourront pas les manifester dans la cour d’école, quand un garçon les collera sur le mur. Dans leur équipe de basket, quand le coach dépassera la ligne de la bonne conduite. À 16 ou 18 ans, elles ne les auront pas non plus à l’occasion de leur première relation sexuelle, pour indiquer leurs limites. Plus tard dans leur milieu de travail, quand elle devra se  battre pour une promotion.  Grâce à une éducation genrée, elles n’auront dans leur boîte à outils que l’obéissance, la joliesse et l’empathie.

Pas besoin de parler pour transmettre un stéréotype

Quelques mois après la naissance, un bébé est capable de faire la différence entre le sourire de bonheur de son parent et son froncement de sourcils. Il l’associe à son propre comportement et c’est comme ça, entre autres, que nos petits et petites apprennent les normes sociales : je souris quand ma puce se regarde dans le miroir, mais je fronce les sourcils quand mon fils le fait. Je fronce les sourcils quand elle se roule dans la boue, mais je souris en coin quand mon fils le fait. J’aime voir et je rayonne de joie en la voyant bercer sa poupée, mais pas quand mon fils fait la même chose. Je me précipite quand ma fille veut se lancer du sofa, mais je ne fais que me rapprocher si c’est mon fils qui veut faire la même chose…

On veut tous que notre fille soit une princesse!

En entrevue au Mirror, la mère de la petite Jesse-Jane, Sinead McParland, avoue en toute simplicité que ce n’était pas du tout ce qu’elle souhaitait pour sa fille.

C’était mon premier enfant et je voulais une princesse! Je l’ai inscrite au ballet… mais elle avait d’autres idées. Elle a voulu faire du karaté, puis du Teakwendo, puis le Kung Fu avec des armes et finalement les épées. Et là je me suis dit « Oh mon Dieu, tu me brises le cœur ».

Je la comprends. Nous avons toutes appris que ce sont les petites filles tranquilles, serviables et obéissantes qui obtiennent l’approbation générale. C’est pour cela que Sinead se dépêche de nous rassurer :

C’est une enfant tranquille; rien à voir avec ce qu’elle est quand elle fait des arts martiaux. Elle est timide, vous savez, et elle aime l’école! Je vous assure que c’est une autre personne sur le tatami.

Une autre personne? Je ne crois pas, non.

éducation genrée
Jesse-Jane McParland, entre deux compétitions d’arts martiaux.

Être tout ce qu’elle peut être

Je crois plutôt que cette enfant est précisément tout ce qu’elle peut être. À cause de cela, elle peut donc choisir sa manière d’être selon les différentes circonstances. Quand ce sera le temps d’être agressive, Jesse-Jane saura l’être. Quand ce sera le temps d’être rigolote en tirant la langue, elle saura également comment on fait. Je ne sais pas comment cette petite puce a franchi les frontières qu’on lui imposait, mais je m’en réjouis, vraiment.

Elle a deux petites sœurs, voyez-vous, et ça me réchauffe le cœur de savoir qu’elles ont un modèle comme celui-là sous les yeux chaque jour.

En échapper de moins en moins

Je veux me rappeler que chacun de mes silences, de mes regards et de mes mimiques envoie un message très clair aux enfants, et je veux que ce soit qu’elles peuvent être tout ce qu’elles veulent. Je veux me rappeler que ce ne sont pas mes mots qui le leur enseignent, ce sont mes gestes.

C’est difficile de les débusquer tous, ces réflexes genrés. J’en échappe pas mal, évidemment. Mais chaque fois que je me rends compte que ma réponse, verbale ou non verbale, transmet la soumission aux stéréotypes, je lui fais perdre du pouvoir sur sa vie. Ce n’est pas sans importance. C’est même la seule façon d’y arriver : un regard à la fois. C’est important pour elles, mais pour nous aussi; et pour toutes les petites filles à venir et qui deviendront des femmes. Capables de tout!

handicaps

UBUNTU, HANDICAPS ET LA LEÇON DES ÉLÉPHANTES

Quand notre société découvre une personne qui n’arrive pas à suivre le rythme effréné que notre culture impose aux humains, elle se dépêche de la mettre de côté. Dans des écoles spéciales; des Centres jeunesse; des CHSLD. Tout ce qui ralentit quelqu’un est considéré comme des handicaps. C’est le contraire de l’Ubuntu, un mot zoulou qui porte en lui-même la vaste vision africaine du monde : chacun de nous peut vivre parce que nous y sommes tous. Le discours ambiant veut au contraire que ce soit leur problème, pas le nôtre. Si on veut, on peut (quel mensonge) ! D’accord, on veut bien les aider, à condition que ça ne ralentisse pas le reste du troupeau…

Boyd Varty est un bâtisseur de village et guide dans la réserve faunique sud-africaine Londolozi. (1) Il raconte l’histoire d’une éléphante née avec un grave problème de hanche. Ce problème lui faisait une démarche complètement déboîtée et la ralentissait énormément. Son handicap l’avait laissée beaucoup plus petite que les autres et rendait également difficile son accès à la nourriture. Puisqu’elle ne pouvait pas tenir sur ses pattes arrière, elle n’arrivait pas à aller chercher ce qu’il lui fallait sur les branches tendres du faîte des arbres. De plus, sa difficulté à marcher l’empêchait d’avancer à la vitesse normale d’un éléphant et de grimper les coteaux. Remonter sur les rives des points d’eau lui était souvent impossible. On aurait pu s’attendre à ce qu’elle meurt rapidement, abandonnée par le troupeau. N’est-ce pas là-dessus que Darwin aurait gagé sa paye ?

Hé bien non. Dans cette société matriarcale que forment les éléphants, la plus vieille femelle du troupeau n’a visiblement jamais rien lu sur la théorie de l’évolution ou la gestion de l’efficacité. Elle a grandit dans le royaume de Ubuntu.

ubuntu, handicapsLa vieille matriarche du troupeau a volontairement ralenti tout le groupe dans ses déplacements afin que cette éléphante avec tous ses handicaps puisse continuer d’en faire partie. Boyd raconte qu’en plus d’accepter de ralentir, chacun des individus du groupe faisait sa part pour lui faciliter la vie ; tirer sur les branches du haut pour lui permettre de manger; la pousser pour l’aider à sortir de l’eau et ainsi lui permettre de se baigner.

 

Ubuntu, tes handicaps sont mes handicaps

La Vieille sait bien que, rejetée par le groupe, la jeune femelle handicapée mourrait à moyen ou à court terme. Ils ne l’ont pas fait par bonté d’âme ni par générosité. Ni non plus parce que leur religion ou leur pratique spirituelle leur commande la charité et l’entraide. Tous ces éléphants le font parce que « Ubuntu » : je suis parce que tu es.

Ce n’est pas simplement Je suis contente que tu sois là. Pas non plus J’ai tant de choses en commun avec toi et nous sommes de la même humanité. Non, il s’agit de bien plus que cela. Il s’agit de savoir, de l’intérieur, profondément, que je n’existe pas sans toi, sans mon lien vital à l’autre. Mon humanité tient au seul fait que je le suis avec toi.

Seule, je ne suis pas, tout simplement.

 

Ralentir tout de suite

Je me demande ce que nous avons fait, ici, de cette connaissance millénaire qui nous procure en plus sécurité, affection et sens. L’Occident veut toutes ces choses : sécurité, amour, santé, longue vie. Mais elle choisit la manière contraire : isoler les « différents » et leurs handicaps, se faire de moins en moins confiance entre nous, éjecter ceux et celles qui nous ralentissent. Autour de nous, des gens meurent parce que nous avons oublié cela.

éléphantes et handicaps, ubuntuRalentir pour permettre à chacun et chacune de rester dans le troupeau, même avec des handicaps, c’est ce qui nous permet tous de rester en vie. Quand nous adaptons les espaces et les manières de faire, nous ne leur faisons pas de faveur. Nous avons besoin les uns des autres… tous les autres! Quand nous donnons, nous ne sommes pas généreux. Quand nous offrons notre argent, nos biens, notre temps, notre espace, notre affection à un autre être humain, alors nous faisons la seule chose qui nous permet de vivre. Comment avons-nous pu oublier ça ?

J’en appelle à notre sagesse collective de l’Ubuntu. Si l’on veut vivre, il nous faut ralentir le troupeau maintenant!


(1) Ce jeune trentenaire, qui est né et a grandi en Afrique du Sud, croit que le village est l’unité idéale pour connecter les humains ensemble et aussi les humains avec la nature. Son travail consiste à créer des villages là où sont les humains : en entreprise, en ville, en milieu rural. Il a écrit un livre formidable « Cathedral of the Wild », le récit de sa profonde crise spirituelle d’où a surgi une quête de sens qui lui a fait faire le tour du monde et l’a ramené chez lui « back on track ».

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