Leçon d'intervention

Leçon d’intervention : porter les sacs d’épicerie

Il y a plus d’une vingtaine d’années, j’ai reçu une grande leçon d’intervention : porter les sacs d’épicerie chaque fois que nous le pouvons. Elle m’a marqué pour le reste de toute ma vie. Une magistrale démonstration de ce qu’est une intervention de réel support. J’y ai appris que l’intervention sociale n’a souvent rien à voir avec « dire quoi faire » à quelqu’un qui ne le sait pas. D’ailleurs, d’où nous vient cette idée que l’autre ne sait pas quoi faire? L’autre sait beaucoup de choses que tant d’entre nous ne prennent pas la peine d’écouter.

Maryse avait vingt-et-un ans à l’époque où la DPJ lui a retiré la garde de ses deux fils de 4 et 2 ans. Négligence. Pendant trois ans, elle s’est endormie tous les soirs en demandant à Dieu de l’aider à devenir une bonne mère pour ses fils.

Une enfance faite de faim et de violence; suivie d’une adolescence noyée dans l’alcool; enfin deux amoureux qui l’abandonnent coup sur coup, en apprenant qu’elle est enceinte.

Leçon d'intervention sociale et familiale

La travailleuse sociale de la DPJ l’a beaucoup aidée; l’a encouragée et soutenue dans la remontée spectaculaire qu’elle a dû opérer. Cure de désintox, atelier de compétence parentale, retour aux études, thérapie. Maryse ne s’est pas transformée en fée des étoiles ni en sainte mère. Encore aujourd’hui, il lui arrive de traiter son grand garçon de « niaiseux ». Et la plupart du temps, elle lui ébouriffe les cheveux tout de suite après en ajoutant « C’t’une farce! ». Elle ne le frappe plus; ne le prive plus jamais de souper et le prend dans ses bras une fois par jour. En la voyant, vous diriez qu’elle a l’amour tough.

Un parcours inspirant

Pendant les trois années où ses fils ont été placés en famille d’accueil, Maryse a déployé un courage et une persévérance qui devrait servir de modèle public.

Sa force tranquille, son espérance et sa capacité de changement me sont une source inaltérable d’inspiration. Je lui suis infiniment reconnaissante de m’avoir un jour montré à porter des sacs d’épicerie. Une leçon d’intervention que je ne suis pas prêt d’oublier.

C’était un jour d’hiver, nous étions toutes les deux dans le métro. Devant nous, une toute jeune femme avec trois sacs d’épicerie dans la main gauche et une poussette dans la main droite, où se trouve coucher un bébé d’au plus dix-huit mois. Autour d’elle, comme une petite abeille agaçante, une enfant d’environ trois ans gambade allègrement, ses bottes d’hiver faisant un bruit d’enfer dans l’écho du métro.

Première leçon d’intervention sociale et familiale : la condamnation vient vite

Le bébé commence à pleurer parce qu’il a chaud dans son habit de neige. La jeune maman crie à sa grande de revenir près d’elle tout de suite. Mais la petite ne vient pas, évidemment. Le bébé pleure encore plus fort et lance son jouet loin devant lui. En se penchant pour le ramasser, la maman échappe ses sacs et ses mitaines. En se redressant, elle hurle carrément après sa fille qui ne cesse de s’éloigner davantage.

À cet instant, tout le monde s’est arrêté sur les quais des deux côtés. Et la regarde. Elle a laissé son bébé là et court chercher sa plus vieille, qui prend cela pour un jeu et n’a pas saisi la tension qui s’est installée. Quand la jeune mère gifle sa fille à pleine volée, tout le monde est estomaqué. Alors, quand elle la ramasse d’une seule main, en la remettant sur pied brutalement, nous sommes tous outrés, scandalisés, choqués. On se regarde tous, tenant tous les rôles à la fois : juge et jury, prêts à la condamner sur-le-champ.  Mauvaise mère.

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«  Travailler avec les parents en empowerment »

Leçon d’intervention : porter les sacs d’épicerie

C’est à ce moment-là que j’ai vu Maryse. Elle s’était éloigné de moi sans que je ne m’en rende compte. Pendant que la petite fille pleure à pleins poumons et que la mère la menace de la frapper encore si elle ne se tait pas, Maryse s’est penchée calmement pour ramasser les sacs d’épicerie, échappés durant la scène. Elle se tourne vers la jeune femme avec un grand sourire chaleureux : « Laisse-moi t’aider. Ces sacs-là, ça lâche tout le temps. » La jeune mère la regarde silencieusement, se demandant où est le piège. Maryse est en train de remettre les aliments dans les sacs et se tourne vers la petite fille : « Tu veux-tu m’aider? » dit-elle avec un grand sourire chaleureux. Et la petite fille répond à ce sourire en courant ramasser une tomate qui avait roulé plus loin que les autres.

Quand Maryse a terminé de ramasser, elle tient les sacs d’une seule main et tend l’autre main vers la petite fille… qui l’attrape en souriant.  Se tournant vers la mère, Maryse sourit toujours« J’ai deux enfants moi aussi. Je sais ce que c’est… » La jeune mère hoche presque imperceptiblement la tête. Pointant du menton la sortie qui se trouve au bout du corridor, Maryse lui demande si c’est son chemin. « Hey! C’est mon chemin aussi ! », ajoute-t-elle en emboîtant le pas. Maryse est repassée devant moi en me faisant un clin d’œil, tenant toujours la petite fille par la main, suivie par la jeune mère et sa poussette.

Le poids du regard des autres

Finalement, on n’a pas magasiné ce jour-là. À la place, Maryse m’a donné une grande leçon sur la vie, la compassion, l’assistance et le jugement. Et aussi une grande leçon d’intervention sociale et familiale.

Celle qui avait été jugée tant de fois connaissait le poids du regard des autres sur nos limites. Ne l’avez-vous jamais senti sur vous-même? La jeune femme à la poussette se savait inadéquate dans les gestes posés ce jour-là. Au lieu de la condamner par le silence, Maryse a marché vers elle pour partager le fardeau du jour. Pas de grands discours, pas de philosophie. Un tout petit geste qui a tout changé.

Aujourd’hui, je commence toujours par me demander s’il n’y aurait pas des sacs d’épicerie à ramasser. Et je commence toujours par là chaque fois que je peux. Ça fait partie des choses que j’aurais voulu savoir dès le début de ma carrière.

Et j’ai appris cette grande leçon d’intervention d’une jeune femme qui n’a jamais obtenu son diplôme d’études secondaires.

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aide aux parents

Pourquoi les parents ne demandent pas d’aide quand ils en ont besoin ?

Lors des formations que je donne, j’entends régulièrement des intervenants déplorer le sentiment d’incompétence des parents. Ils se demandent pourquoi les parents ne demandent pas d’aide quand ils en ont besoin. Qu’ils s’agissent d’enseignantes, d’éducatrices ou d’intervenantes auprès des 0-5 ans, elles semblent impuissantes à convaincre les parents de profiter de leurs ressources.  De plus, la plupart considèrent que les parents qui se servent de l’aide disponible ne sont ceux qui en ont la plus besoin. Comment expliquer cela? S’agit-il de déni, comme tant d’intervenants le croient? Je vous propose quelques pistes qui me viennent des années que j’ai passées à côtoyer toutes sortes de familles et leur sentiment d’incompétence. J’espère qu’elles nous aideront à réfléchir plus avant sur l’aide que nous offrons et surtout comment nous la proposons .

 

Quelques bonnes raisons qui expliquent pourquoi les parents ne demandent pas d’aide

Parce qu’ils pensent que leur situation n’est pas si terrible. Ils sont encore capables.

Les parents sont parmi les personnes les plus tough que je connaisse. Leurs capacités à endurer et tenir bon est tout simplement incroyables. On peut l’expliquer avec l’ocytocine (l’hormone de l’amour que le corps sécrète quand on prend notre bébé dans nos bras, par exemple), mais aussi avec le poids du regard des autres. Ce mélange très puissant fait en sorte qu’ils continuent de prendre soin de leurs petits. Même si c’est difficile. Que c’est long. Ou même quand ils sont fatigués. Et puis, comme nous tous, ils vivent dans une société qui déshonore les limites et prétend pouvoir les repousser sans cesse. Ceci explique peut-être pourquoi les parents ne demandent pas d’aide.

Ils pensent que le problème, c’est eux.

Surtout que, partout et sur tous les écrans, on leur propose des images de parents toujours contents. Des vidéos, des publicités, des images de pères et de mères qui ont l’air bien au-dessus de leurs affaires! Ils finissent pas croire qu’un parent normal vient à bout de tout s’il est un bon parent. Quand ils n’y arrivent pas, comment ne pas croire que quelque chose cloche en eux. Au bout du compte ils finissent pas conclure que c’est eux le problème. Eux comme parents, mais aussi comme personnes. Ils ne savent pas que tout le monde fait semblant d’y arriver. 🙂 Il n’est pas surprenant alors qu’iune demande d’aide leur ferait perdre encore plus d’estime d’eux-mêmes.

Ils savent qu’ils ont besoin d’aide, mais ne sont pas du tout certains que les bénéfices qu’ils y trouveraient valent le sentiment d’incompétence qu’ils ressentiront.

Pourquoi les parents ne demandent pas d'aideIls se demandent simplement si ça vaut le coup. Et cette question est pertinente. Les avantages qu’ils tireront de l’aide reçue valent-ils le dérangement? Valent-ils le sentiment d’incompétence qu’ils vivront? Est-ce que cette aide vaut les efforts surhumains que demande le réarrangement d’un horaire déjà serré et fragile, pour y ajouter des rencontres, des déplacements et l’impact de tous ces changements sur le reste de la famille. Et la réponse c’est que ce n’est vraiment pas certain.

 

Un sentiment d’incompétence

Ils ont eu plusieurs autres expériences qui leur ont laissé un goût amer.

Ça m’étonne toujours de constater que la plupart des intervenants oublient qu’ils ne sont pas les premiers à aborder le problème aveccles parents. Beaucoup de parents ont déjà accepté de l’aide et se sont sentis jugés. Parfois même trahis. Ceux et celles qui devaient les aider ont ajouté davantage à leur charge, en faisant plusieurs recommandations. Ils ne se sont pas sentis écoutés, et avec raison.  Quand ils ont l’impression qu’on ne les écoutera pas parce que c’est ce qui est arrivé la dernière fois, on peut comprendre pourquoi les parents ne demandent pas d’aide.

Ils ont peur qu’on les oblige à faire quelque chose qu’ils ne veulent pas faire.

Par exemple, ils ont peur qu’on les oblige à médicamenter l’enfant s’ils ne le veulent pas. Ils ont peur d’être forcés à participer à des rencontres selon des horaires qui ne fonctionnent pas avec le leur. Ou encore, ils craignent qu’on leur impose un modèle d’éducation qui ne correspond pas à leurs valeurs. Alors ils ne demandent pas d’aide parce qu’ils ont bien raison d’avoir peur de cela. Tout simplement parce que c’est souvent ce que nous faisons. Nous croyons que nous savons mieux qu’eux ce qui les aiderait, sous prétexte d’objectivité professionnelle. Nous voulons les en convaincre, sans mesurer l’impact de nos bonnes intentions sur leur sentiment d’incompétence. Alors, en toute bonne foi, nous exerçons des pressions affectives et psychologiques sur eux. On laisse entendre que l’estime de l’enfant est en jeu, son lien avec eux, ses relations avec ses pairs. On fait valoir l’épuisement des enseignants, alors que ce problème concerne l’organisation scolaire.

Je crois qu’il est grand temps que nous cessions d’invoquer le déni, le désengagement ou la résistance pour expliquer pourquoi les parents ne demandent pas d’aide quand ils en ont besoin. Rappelons-nous qu’aucun parent ne prend de décision dans le but de nuire à son enfant et sa famille. Quand ils choisissent de ne pas venir dans nos services, il y a une bonne raison. Et nous en faisons peut-être même partie. Ces parents-là sont en train de nous dire quelque chose. Finalement, est-ce qu’il ne serait pas utile d’essayer de savoir ce que c’est?

Apprenez-en plus sur la formation : « Travailler avec les parents en empowerment »

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