La parole de l’expert

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Louise, la mère d’un jeune de 16 ans se fait dire par la psychiatre de la clinique externe d’un hôpital que son jeune va bien et qu’elle le réfère donc à son médecin de famille. Louise n’est pas d’accord du tout et considère que son fils ne va pas bien du tout. Elle insiste pour qu’on lui offre des services, du support, une thérapie, quelque chose! La psychiatre répond que son statut d’expert lui permet de savoir de quoi le jeune a besoin. Elle utilise d’autres mots, bien sûr, mais ça revient à rappeler à cette mère que c’est le médecin, expert en psychiatrie, qui le sait. Celle-ci s’énerve. Elle veut que son jeune reçoive de l’aide. Devant cette attitude, la psychiatre se durcit et maintien sa position; elle ferme le dossier par une référence au médecin de famille. Louise est totalement impuissante, en colère, et son fils se sent responsable de la tension qu’il sent dans leurs échanges.

Cette histoire est arrivée la semaine dernière, dans un hôpital de la rive sud de Montréal. Mais des dizaines d’histoires semblables se produisent chaque jour avec des personnes et des besoins différents, dans les CLSC, les cabinets de médecin, les postes d’infirmière et dans d’autres services où des intervenants sont chargés d’aider des personnes. Les personnes souffrantes ou leur famille nous disent que notre évaluation n’est pas bonne et nous ne les écoutons pas. Tout simplement parce que nous sommes un expert, nous invalidons leur parole, leurs observations, leurs savoirs.

La parole de l’expert comme seule autorité

C’est que toute notre culture de soins et de service social repose sur le positivisme, qui ne considère que les faits concrets et les objets observables comme étant dignes d’être étudiés rationnellement par la science. On attribue de la valeur aux connaissances acquises par des recherches « objectives », qui contrôlent toutes les variables sauf celle qu’on veut étudier.  C’est pourquoi les sujets de recherche sont si pointus! Cette approche objectiviste cherche à dégager des lois, des règles qui expliquent et gèrent le fonctionnement du monde, en l’étudiant par minuscules morceaux. C’est ce qui fait un expert.

Parole d'un expertSauf que les situations des personnes ne sont pas une somme de petits morceaux qu’on pourrait examiner séparément en espérant y trouver une vision claire de sa réalité. Les humains ont une culture, un contexte, des expériences très variés. Comment la voix d’un expert, sur la base de résultats de recherche somme toute très partiels et surtout qui ne tiennent aucun compte des contextes, peut-elle tenir compte des réalités complexes et diversifiées des personnes quand elles ont recours aux services sociaux et de santé? Cette question en amène une autre, fondamentale : qui possède les connaissances? (1)

Les familles possèdent des connaissances valides

Dans la mésaventure de Louise et de son fils, il est clair que les connaissances d’une mère et même celles de son fils ont été balayées du revers de la main par un expert. Ne détiennent-ils pas, pourtant, des connaissances de premier ordre sur la situation, ses effets, sa caractérisation, son historique, ses variations ?  Cependant, on ne le reconnaît pas. On invalide leurs savoirs.

Cette psychiatre, comme beaucoup d’autres intervenants, rejette la vision de la mère parce qu’elle est « biaisée », « émotionnelle », teintée par ses propres objectifs et par son historique. Oui, et après? Comment se fait-il que son savoir  semble moins valide que celui d’un expert? Croyons-nous vraiment que l’expert est neutre?

Ça parle de la vision que porte notre système.  La parole d’un expert se déploie, seule porteuse de toute l’autorité dans les interventions auprès des personnes, et c’est encore plus vrai pour celles qui vivent dans les conditions les moins favorables. Les interventions ont comme objectif principal de faire adhérer la personne aux objectifs d’intervention et à l’observance des recommandations. On veut la convaincre de faire ce qu’on lui dit de faire parce que c’est le mieux pour elle ou pour son enfant. Mais on oublie que l’adhésion des personnes au plan d’intervention dépend de la relation de confiance entre les intervenantes et les personnes. Vous auriez confiance en quelqu’un qui n’accorde aucune valeur à ce que vous dites?

Quand les parents ne collaborent pas

Après, on s’arrache les cheveux parce qu’on a bien expliqué quel était le problème et ce qu’il fallait faire, mais les personnes ne le font pas. Et au lieu de nous demander quelle est notre responsabilité dans cet état de fait, on rejette la faute sur la personne elle-même. On dit qu’elle ne collabore pas. On dit qu’elle résiste; qu’elle a de la difficulté à accepter la vérité. Nous la regardons du haut de notre statut d’expert.

Est-ce que ce n’est pas nous qui ne collaborons pas avec les parents et leurs enfants, en leur imposant notre évaluation des situations? Nous, l’expert, qui résistons à leur point de vue et aux besoins qu’ils nomment, en invalidant leurs suggestions et leurs critiques. Nous, l’expert, qui avons de la difficulté à accepter la vérité sur le fait que nous ne sommes pas les seuls à détenir des connaissances pertinentes sur la situation.


(1) Pour une réflexion approfondie sur l’importance de la recherche qualitative, je vous suggère de lire: M Soulière, G Saulnier, E Desaulniers-Coulombe. « La recherche qualitative pour le renouvellement des pratiques en santé et services sociaux : deux exemples de l’intérieur » in RECHERCHES QUALITATIVES 36 (2017): 133‑52.

3 Comments

  1. France Allen dit :

    Je trouve que ce texte est une belle preuve d’humilité et de respect envers le vécu des parents et de leurs enfants. Surtout que c’est une experte qui l’a écrit !!!

  2. Annik Laurion dit :

    Merci d’exister, Mme Paradis! C’est la lecture d’articles de ce genre qui me permet de me sentir moins seule, de garder espoir dans la tourmente…

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