Santé mentale infantile : le côté sombre de la psychiatrie

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Marie-Claude et Jean sont totalement débordés par les comportements de Petitpierre pour qui on vient de poser un diagnostic en santé mentale : trouble du spectre de l’autisme. Comme la pédopsychiatre (spécialiste de la santé mentale infantile) avait déjà prescrit un anxiolytique que l’enfant prenait depuis cinq mois et qu’il était question d’ajouter une nouvelle médication, ils avaient tous deux plusieurs questions. Mais la pédopsychiatre n’avait pas le temps. PAS LE TEMPS DE RÉPONDRE AUX QUESTIONS ! Ils sont donc repartis avec la prescription et deux semaines plus tard, quand Marie-Claude rappelle pour faire connaître son besoin de support, c’est la psychoéducatrice qui la rappelle (la pédopsychiatre n’a pas le temps, elle l’a déjà dit) et celle-ci, plutôt que de lui offrir du support, lui reproche de résister à l’idée de donner le médicament prescrit. Quel culot, non ? Les parents, premiers acteurs de la santé mentale infantile sont largués, purement et simplement.

Dans une autre famille où l’on me consulte pour avoir des idées sur les meilleurs moyens de soutenir une enfant de quatre ans avec un diagnostic de trouble oppositionnels, je procède à une observation de 2h30 dans le milieu naturel au courant de laquelle je n’ai observé aucun comportement d’opposition. Je demande qui a réalisé le diagnostic. Un pédopsychiatre. Je demande s’il l’a observée seul ou en leur présence. Leur réponse me coupe les jambes : le pédopsychiatre n’a jamais rencontré l’enfant.

En Centre jeunesse, cette pratique est monnaie courante. On lit les rapports préparés par des tiers et on détermine un diagnostic et un plan de soins sans que le pédopsychiatre ne rencontre l’enfant une seule fois. Pour n’importe quel problème de santé, on n’accepterait jamais cela ; on le fait pourtant en santé mentale.

Pédopsychiatrie, une oligarchie

L’univers de la santé mentale infantile et la façon dont notre société la traite a beaucoup en commun avec l’église catholique d’avant 1960. À cette époque, on disait la messe en latin, une langue que très peu de personnes maîtrisaient. Des millions de croyants assistaient à des célébrations où personne ne comprenait un traitre mot, mais où chacun avait l’impression de savoir de quoi il s’agissait. Il en est ainsi en pédopsychiatrie, où les intervenants de toutes sortes utilisent un vocabulaire maîtrisé par un tout petit groupe de personnes. Et dans les deux cas, ça leur donne une aura de pouvoir fantastique. santémentale infantile, formation parentsDans le même ordre d’analogie, les textes sacrés (la bible et les évangiles) étaient inaccessibles au peuple ; pendant longtemps ils n’ont tout simplement pas été traduits et quand ils l’ont été, leur accès était strictement contrôlé. Le résultat est le même aujourd’hui avec les centaines de milliers de recherches publiées chaque année sur la santé mentale infantile et que personne ne comprend à part les chercheurEs. Pour ce qui est de l’accès au texte complet de ces recherches, si jamais l’envie vous prenait de lire un peu sur le problème de santé mentale de votre enfant, sachez qu’il en coûte 240 $ américains pour un abonnement annuel au journal médical The Lancet ; 246 $ américains pour le The New England Journal of Medecine si vous êtes un parent, alors que le prix diminue de presque la moitié si vous êtes médecin. Est-ce que le message est assez clair ? Vous ne pourrez même pas vous abonner au Journal of American Medical Associationsi vous n’êtes pas médecin ! (1)

Est-ce que ça ne ressemble pas beaucoup à une oligarchie (2) ? Pensez-vous vraiment que le syndic de la corporation des médecins peut remplir son devoir de protection quand les personnes et usagers des services de leurs membres n’ont aucun moyen de savoir si les services en santé mentale infantile reçus sont bons, adéquats ou même éthiques ?

Ceci m’amène au constat que les parents n’ont aucun moyen de parler d’égal à égal avec un médecin spécialiste comme un pédopsychiatre. On ne leur reconnaît aucune connaissance ou compétence en ce qui concerne leur enfant et sa santé mentale. Ils sont considérés par notre système au mieux comme un élément du dossier, au pire comme un obstacle au travail des médecins. Le rapport de pouvoir est totalement déséquilibré et l’on pourrait le résumer ainsi : les pédopsychiatres détiennent tous les pouvoirs et les parents, aucun.

Psychiatrie et pharmaceutique : un mariage d’amour

Par ailleurs, il est difficile de passer sous silence les liens de plus en plus évidents entre les milieux psychiatrique et pharmaceutique. Une étude, publiée en 2013 dans la revue Public Library of Science, révèle que 69 % des 141 experts qui travaillent à la révision du manuel DSM-5 qui sert de référence en matière de diagnostic en santé mentale, entretiennent des liens financiers avec l’industrie pharmaceutique. Faut-il s’étonner que, chez les garçons de 6 à 24 ans, les deux médicaments d’ordonnance les plus consommés au Canada soient les psychostimulants pour le trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH) et les antidépresseurs. (3)
Vous avez raison, ce n’est pas du tout un manuel comme les autres !

santé mentale infantile, formation parentLe DSM-5 (manuel diagnostic en santé mentale) joue un rôle crucial à l’égard de la prescription des médicaments et de leur remboursement par la RAMQ, de la détermination d’un arrêt de travail ou d’un retour au travail ; d’un plaidoyer de non-responsabilité à l’égard d’un crime ou d’une condamnation, particulièrement en ce qui a trait aux mineurs. Son rôle est également déterminant dans les décisions prises par rapport à la scolarisation d’un enfant et des services qui seront offerts aux parents. C’est aussi cette classification qui fait office de référence pour les recherches (et donc leur financement) sur les pathologies en santé mentale, qu’il s’agisse d’études épidémiologiques ou de celles menées par les laboratoires pour évaluer leurs molécules (antidépresseurs, anxiolytiques ou autres neuroleptiques).

Le 29 avril 2013, l’ancien directeur du National Institute of Mental Health, Thomas R. Insel, annonçait dans son blogue que l’institution abandonnait l’utilisation du DSM. Selon lui, «la faiblesse du DSM est son manque de validité», ses diagnostics ne sont pas fondés «sur des mesures objectives effectuées en laboratoire» et «les patients souffrant de troubles mentaux méritent mieux». Le NIMH s’est montré extrêmement critique du DSM – qu’il compare à un simple dictionnaire créant un vocabulaire uniforme chez les cliniciens-, et propose d’utiliser une méthode plus fiable pour diagnostiquer les maladies mentales. Cette méthode serait fondée sur des données mesurables plutôt que sur un agrégat de symptômes. Il s’agit du RDoC (Research Domain Criteria). Toutes les données y sont publiées en open source, c’est-à-dire dans une parfaite transparence et accessibilité.

Il m’apparaît urgent d’ouvrir une discussion sérieuse et multipartite sur la façon dont notre société envisage, diagnostique et traite la santé mentale infantile et le rôle de chacun des partenaires dans le dossier, y compris les parents.

(1) Il y a bien un site de publications scientifiques où les chercheurs publient en accès ouvert : PLOS. Mais sachez que les institutions découragent fortement les chercheurEs de publier sur ce site parce que ces publications ne « comptent pas » dans le quota de recherches que doivent produire les universités et que les subventions de recherches sont directement liées aux publications et au prestige de la revue dans laquelle on les publie. On n’y retrouve donc que les articles des plus courageux et cela représente une toute petite proportion des recherches publiées chaque année.

(2) Oligarchie : Système politique dans lequel le pouvoir appartient à un petit nombre d’individus constituant l’élite intellectuelle (aristocratie). ⌈…⌉ Accaparement d’un pouvoir ou d’une autorité par une minorité. (Larousse, 2017)

(3) Source : Marie-Claude Bourdon, in ActualitésUQAM, « Les psys sont-ils-devenus fous ? » avril 2016.

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