Objectivité et intervention

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Michèle était profondément touchée par ce que la jeune fille devant elle lui racontait. Le récit d’un viol conjugal est toujours bouleversant. Et pendant toute la rencontre, Michèle luttait de toutes ses forces contre ses propres sentiments. Pour ne pas les sentir, ne pas qu’ils «soient là». Quand elle m’en a parlé, je lui ai demandé pourquoi elle devait lutter ainsi et ma question l’a complètement surprise. Selon elle, son rôle d’intervenante psychosociale exigerait une parfaite objectivité et celle-ci se manifesterait par une parfaite neutralité. Je sais bien que cette idée lui vient d’un vieux principe freudien qu’on enseigne encore dans les universités. Cette idée d’objectivité qui offrirait une neutralité sans émotion, si elle existait dans la réalité, ne serait utile ni à l’intervention ni à la cliente. Bien au contraire, ce que nous ressentons comme intervenant ou intervenante est une des choses qui nous permet de maintenir le flot relationnel, si essentiel à l’alliance thérapeutique.

Nous ne sommes pas une surface neutre sur laquelle rebondissent les récits des personnes avec lesquelles nous travaillons. Nous sommes des êtres vivants et imparfaits, avec notre propre histoire, et nous nous leurrons si nous croyons pouvoir simplement «tasser» ça de côté. Nous sommes notre propre instrument et nous ne pouvons pas amputer ce que nous sommes en espérant continuer d’être pleinement disponible et efficace. Non seulement ces sentiments qui nous visitent ne sont-ils pas un obstacle à notre travail, mais ils sont au contraire l’élément qui peut nous rendre encore plus efficaces. Ce sont ces sentiments qui nous permettent d’entrer en résonnance avec nos clients. Pas l’objectivité.

La résonnance

La résonnance et l’investissement personnel sont deux choses distinctes. La première donne accès à une plus profonde dimension du flot relationnel tandis que le second nous aveugle. Le principe de l’objectivité devrait être utilisé comme une balise plutôt qu’une règle. Il nous rappelle que la personne doit rester au centre du processus. C’est-à-dire que mes sentiments et mes réactions ne doivent pas prendre la place de ceux de la personne en face de moi. En tentant de les réprimer, je rendrais cela bien plus difficile. Je pourrais même à en venir à ne plus être présente du tout à ce qui passe dans la rencontre, trop occupée que je serais à ne rien manifester. Alors, le flot relationnel s’assècherait et tout le monde serait perdant.

Objectivité et résonnance objectivité Objectivité et intervention r  sonnance 300x188Le principe de résonnance est plus exigeant que celui de l’objectivité. Il requiert que nous reconnaissions ce qui est en train de se passer pour nous en même temps que ce qui se passe pour l’autre. Ce que nous ressentons fait partie de ce qui nourrit cette rencontre. Ce sont des informations importantes. Elles peuvent nous indiquer, entre autres, que nous venons d’atteindre une limite personnelle et qu’il vaut mieux mettre fin à la rencontre, afin de réfléchir à la suite des choses. Peut-être ne sommes-nous plus disponibles au plan affectif et qu’il faudra mettre fin à l’intervention avec cette personne. Peut-être avons-nous simplement besoin d’aide pour revisiter quelque chose dans notre propre histoire, nous assurant ainsi qu’elle ne prendra pas la place de la personne et de ses besoins. Le professionnalisme ne consiste pas à maintenir la relation thérapeutique coûte que coûte. Le professionnalisme, c’est aussi reconnaître que nous ne sommes peut-être pas la bonne personne, pour l’instant, pour soutenir cette personne et l’accompagner. Si nous nous coupons de ce que nous ressentons, sous prétexte d’objectivité, ce genre d’informations nous échappera au détriment du bien-être de la personne.

Objectivité vs résonnance

Il est impossible, dans une relation d’aide, de «ne rien ressentir» ou même de ne pas en tenir compte. Même en travaillant très fort à développer une objectivité neutre. Ne vaut-il pas mieux s’atteler au principe de résonnance plutôt qu’à celui, erroné, d’objectivité? L’instrument que nous sommes est vivant; il ne s’agit pas d’un chiffonnier dont on pourrait ouvrir et refermer des tiroirs hermétiquement séparés. Nous sommes plus grands et grandes que la somme de nos parties et c’est bien pour ça que le lien thérapeutique peut s’installer et vivre.

Si Michèle est émue pendant une rencontre, elle peut l’être. Je lui ai simplement rappelé que le fardeau de la préservation de l’espace thérapeutique pour la personne devant elle repose sur ses épaules d’intervenante. Elle est donc invitée à reconnaître tout ce qu’elle vit lors d’une rencontre et prendre tout de suite les mesures nécessaires pour éviter de devenir le centre de la rencontre. Si elle a besoin de se retirer, elle doit le faire; et il n’y a pas de faute. Si elle peut simplement reconnaître ce qu’elle vit elle-même et le conserver présent sans que cela colonise la personne ou la rencontre, la relation d’aide n’en sera que plus riche.

Ça vous apparaît difficile? Ça l’est. Il faut simplement s’y mettre patiemment. C’est comme la guitare : en pratiquant tous les jours, on finit par jouer toute la musique qu’on veut sans se demander où placer les doigts!

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