QUELQUES MYTHES EN ÉDUCATION (les neuromythes)

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Les mythes en éducation, particulièrement les neuromythes, se répandent bien plus vite que les données de recherches, c’est connu. Probablement parce qu’ils suggèrent toujours quelque chose de vraiment vraiment simple, magique, rapide, directe et presqu’instantanné. Or rien n’est moins simple que le cerveau humain et la magie n’a rien à voir avec les processus d’apprentissage.

En 1993, Rauscher, Shaw et Ky publient une étude dans laquelle ils démontrent que le fait d’écouter une sonate de Mozart pendant 10 minutes augmente temporairement certaines aptitudes visuospatiales (1). Les auteurs prétendaient qu’écouter régulièrement du Mozart rend plus intelligent ou favorise le développement des enfants. Les résultats de cette étude ont rapidement été tempérés par d’autres recherches qui l’ont répliquée sans aucun résultat significatif (2.)

Un mythe payant…

Mais c’était trop tard : l’étude originale avait suscité un formidable engouement et on parle encore aujourd’hui de « l’effet Mozart ». Malgré l’absence totale de preuves scientifiques, de nombreux ouvrages de vulgarisation ont été publiés sur le sujet et vantent encore aujourd’hui les mérites de cet effet au point d’influencer les directives et politiques sociales et éducatives pour l’enfance. L’exemple le plus incroyable est sans doute celui de l’État de Géorgie qui a investi, dans les années 1990, plus de 100 000 $ US pour offrir un CD de Mozart à toutes les mères venant d’accoucher !!

neuromythes
Les mythes en éducation autour des hémisphères du cerveau


Depuis l’avènement des sciences du cerveau, de nombreux neuromythes ont vu le jour. Si certains s’avèrent préjudiciables, d’autres en revanche sont simplement farfelus ou d’une efficacité douteuse. Pour donner un exemple, le très répandu « Brain Gym® » se présente comme une série de mouvements simples qui, soi-disant, favorisent l’apprentissage. On suggère de  stimuler des « points des hémisphères » afin de faciliter la communication entre les deux hémisphères. Sachez que cette technique ne repose sur aucune recherche scientifique et encore moins en neurosciences. Il s,agit tout simplement d’un des nombreux mythes en éducation.

En 2008, un groupe de 13 chercheurs britanniques ont distribué une note aux autorités locales responsables de l’éducation afin de les prévenir de l’absence de fondement scientifique dans l’outil « Brain Gym® » ainsi que du manque de preuves quant à son efficacité à favoriser l’apprentissage. Ça n’a pas empêché TVA de diffuser une chronique qui en fait la promotion ! Et on continue de dispenser de la formation (très chère !) pour sa pratiquepartout dans la province…

Le mythe des 10 % d’utilisation du cerveau

On entend souvent dire que l’humain n’utiliserait en moyenne que 10 % des capacités de son cerveau, laissant supposer qu’il y a d’immenses potentialités non exploitées. Le film Lucy repose essentiellement sur ce mythe. S’il n’y avait que le cinéma à le récupérer, ce serait parfait ; mais le marché est encore aujourd’hui inondé de méthodes d’apprentissage ou de mémorisation prétendument révolutionnaires qui promettent de « booster » les capacités du cerveau à son maximum.

Parmi la pléthore d’études scientifiques effectuées sur le cerveau, il n’a jamais été fait mention d’une portion non utilisée du cerveau (3). Bien au contraire, l’imagerie cérébrale et la neurochirurgie confirment que le cerveau est actif à 100 % et que le cerveau ne fonctionne que parce que toutes les connexions sont utilisées dynamiquement et en interaction. Juste pour le fun, sachez qu’une utilisation de 10 % de notre cerveau correspondrait à un état végétatif… (4)
Les origines de ce mythe restent floues. J’adore l’histoire qui raconte que ce serait Albert Einstein qui en serait involontairement à l’origine : après quelques questions stupides posées par un journaliste, le brillantissime lui aurait déclaré qu’il ne devait utiliser que 10 % de son cerveau pour répondre à ce genre de question…

Les neuromythes du cerveau gauche et du cerveau droit

Aujourd’hui, personne ne réfute le fait que l’avancée quotidienne des connaissances sur le cerveau peut favoriser le développement des sciences de l’apprentissage et avoir des implications majeures dans le contexte scolaire ou éducatif. Toutefois, un des défis majeurs qui se pose est de cerner judicieusement les limites des études publiées et leurs implications… et d’éviter d’extrapoler ! On fait si souvent dire aux études et recherches des choses qu’elles ne disent pas.

mythes en éducation

Un de ces mythes en éducationsuggère que les deux hémisphères cérébraux sont respectivement dévolus à des aptitudes précises et séparées. Le langage à droite et le visuospatial à gauche ; le rationnel à gauche et les émotions à droite. De manière générale, l’état actuel des connaissances suggère qu’il existe bien une certaine spécialisation hémisphérique chez un sujet normal, mais également — et surtout — une grande communication entre les deux hémisphères. Le cerveau n’est pas un dédale de petites salles autonomes et séparées les unes des autres. Ce genre de neuromythes tire son origine des premières recherches en neurophysiologie au XIXe siècle qui supposaient que le cerveau fonctionnait de cette façon.

Les nuances qu’ils manquent…

Aujourd’hui, l’existence d’une certaine latéralisation des fonctions cérébrales n’est pas démentie, mais est nettement plus nuancée que ces premières conceptions. Par exemple, bien que l’expression du langage soit latéralisée dans l’hémisphère gauche, le degré de latéralisation varie considérablement selon la préférence manuelle. Ainsi, environ 4 % des droitiers, 15 % des ambidextres et 27 % des gauchers ont le langage latéralisé à droite.

De plus, des fonctions complexes, comme le raisonnement spatial, ne peuvent être considérées comme entièrement latéralisées dans l’hémisphère droit, mais émergent plutôt d’une interaction entre les deux hémisphères. Le développement des circuits neuronaux est vraisemblablement le fruit d’une interaction complexe entre les deux hémisphères !

Visuels ou auditif ?

Vous souvenez-vous de la révolution créée par la « découverte » des visuels et des auditifs ? Deux ans plus tard (et des millions d’exemplaires du livre vendus), on nous annonçait qu’il y avait aussi les kinesthésiques. Cette hypothèse suggérait que l’apprentissage et l’intelligence des enfants passaient par des canaux sensoriels précis et propres à chacun. On devait donc utiliser davantage de visuels pour un enfant visuel et davantage les sons et la musique pour un enfant auditif et le mouvement pour les kinésiques.

mythes en éducation

Un grand nombre de profs ont adoré ça et tenté de devenir meilleurs en différenciant leur enseignement en fonction de ces « découvertes ». Sauf qu’il n’y avait pas de découverte. Il n’y avait qu’un neuromythes. On a même développé de nombreux outils de mesure afin de déterminer si vous êtes visuels, auditifs, ou kinesthésiques (VAK). Le glissement de cette idée dans la famille des neuromythes est tellement répandu que même l’ordre des conseillers en ressources humaines agréés propose un article sur la question sur son site web ; article que La Presse avait publié en 2004 ! C’est dire que les mythes en éducations arrivent à charmer les plus sérieux.

L’origine de cette idée est pourtant vraiment floue, et surtout les explications théoriques basées sur le cerveau qui sous-tendent cette approche sont absolument sans fondement. Un autre des neuromythes. Ça ne veut pas dire que l’hypothèse n’est pas intéressante, mais il faudrait aller la vérifier si on veut en faire autre chose qu’un sujet de conversation au café du lundi matin.

La PNL n’est pas scientifique pour l’instant

Les premiers travaux à l’origine de cette approche (VAK) font explicitement référence à la programmation neurolinguistique (PNL) développée par Bandler et Grinder (5). Voici un bel exemple d’une utilisation fortement trompeuse du mot « neuro ». La PNL est souvent critiquée pour son manque de fondement et de rigueur scientifique. C’est que le « neuro » dans programmation neurolinguistique donne l’impression d’une rigueur scientifique, alors que ce n’est pas le cas. La PNL ne repose sur aucune connaissance neurologique, aucune recherche, aucune « découverte » des neurosciences. Ça ne veut pas dire qu’elle n’a aucune valeur, évidemment !

Alain Thiry, Psychologue, formateur en PNL et auteur du livre Apprendre à apprendre avec la PNL le reconnaît lui-même :


« … je pense que nous devrions tenir compte de 3 points et en faire des objectifs personnels :

1 — Reconnaître publiquement que la PNL n’est pas scientifique pour l’instant
2- Ne plus citer des expériences scientifiques en en dénaturant le sens.
3— Chaque acteur majeur de la PNL pourrait produire dans les 5 ans une recherche randomisée en double aveugle.  »

La crédibilité, cela se mérite.

neuromythes

Pas trop déprimés j’espère ? Je ne vous ai pas encore parlé des neurones miroirs qui ne sont toujoursqu’une théorie pleine de trous chez l’humain, ni du mensonge que tout se joue avant 3 ans (ou 6 ans, si vous êtes de la génération précédente et avez lu Dodgson). Et tenez-vous bien : la foudre peut effectivement tomber deux fois au même endroit.

Quelques sources intéressantes pour contrer les mythes en éducation ?

International Mind, Brain and Education Society est un lieu de partage des connaissances entre les chercheurs en neurosciences et en science de la cognition et les acteurs de l’éducation.

Mo Costandi est un neurobiologiste du développement qui est devenu blogueur. Il a publié un livre formidable sur ce que nous devrions tous savoir à propos de notre cerveau : 50 Human Brain Ideas You Really Need to Know, éd. Quercus. En 2010, le British Psychological Society déclarait que son blogue était celui qui exerçait le plus d’influence parmi tous les blogues de neurosciences et de psychologie. Je le lis religieusement. 🙂

Et un autre que j’aime beaucoup lire aussi : le site de l’Association pour la recherche en neuroéducation. On a accès directement aux recherches. Il s’agit juste de les lire… et ne pas se faire séduire par les mythes en éducation (neuromythes) !


1. Rauscher, F., Shaw, G. & Ky, K. « Music and spatial task performance », Nature, n° 365, 1993.
2. Chabris, C. & Kosslyn, S. “How do the cerebral hemispheres contribute to encoding spatial relation?”, Current Directions in Psychological Science, n° 7, 1998.

3. Beyerstein, B. L. “Do we really use only 10 percent of our brains?”, Scientific American, March 8th, 2004.

4. Gaussel M. & Reverdy C. Neurosciences et éducation : la bataille des cerveaux. Dossier de veille de l’IFÉ, n° 86, septembre 2013.

5. Bandler, R. & Grinder, J. The structure of magic: A book about language and therapy. Palo Alto CA : Science & Behavior Books, 1975.

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