ÉDUCATION GENRÉE, NOS ANGLES MORTS

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J’imagine que nous sommes nombreux à souhaiter que nos filles et nos fils puissent grandir dans une grande liberté d’identité. Maisune éducation genrée (le fait d’élever nos enfants avec certains stéréotypes liés à leur genre féminin ou masculin) est si profondément enracinée dans notre culture, qu’il arrive bien souvent que je ne me rende pas compte que je suis en train de transmettre un stéréotype.

Un jour, j’ai partagé sur ma page Facebook, la vidéo de Jesse-Jane McParland, une petite Irlandaise du nord de 12 ans, qui réalisait une remarquable prestation d’art martial avec une épée traditionnelle. Parmi les commentaires, on pouvait lire : « Quand même, cette petite fille a la haine en elle » ou encore « … elle me fait peur! »

 

Éducation genrée : l’exemple de l’agressivité des petites filles

L’éducation des enfants est une éducation genrée dans notre société, c’est-à-dire totalement différente selon qu’il s’agisse d’un garçon ou d’une fille. Chacun et chacune de nous a une idée de ce que doit être une petite fille. Et cette idée est si bien implantée que nous n’y songeons même pas. Nos angles morts se trouvent exactement là. Nous ne nous rendons pas compte que c’est une idée en particulier que nous sommes en train de transmettre; celle que les petites filles, par exemple, ne devraient jamais manifester d’agressivité.

En bons parents que nous sommes, nous souhaitons que nos filles ressemblent à un modèle précis; le modèle qui va lui assurer d’être accepté par sa communauté. Et tout cela se passe sans que nous y réfléchissions. Une petite fille capable de manifester autant d’agressivité que Jesse-Jane nous met mal à l’aise. Tellement mal à l’aise, que nous réagissons violemment. Pas parce que nous sommes tous et toutes d’horribles sexistes. Simplement parce que nous portons ces stéréotypes à l’intérieur de nous et que nous transmettons à nos enfants ce que nous sommes.

Ne faut-il pas s’arrêter et réfléchir à ce que nos enfants apprennent de nous?

 

Les stéréotypes sont dans les détails

Nous érigeons des interdictions très subtiles autour de certaines habiletés pour nos filles; se salir vraiment par exemple, se battre (pour de vrai), s’opposer, faire du bruit et se fâcher sérieusement, prendre des risques. Vous irez voir cette autre vidéo que j’ai mise en ligne également et où l’on voit un enfant de 19 mois réaliser une séance d’escalade intérieure. Très impressionnant!

Tous les commentaires le désignaient comme un garçon. Je me suis rendu compte que pour moi aussi il s’agissait d’emblée d’un garçon, même si rien dans l’image ou la bande sonore ne laissait savoir quel était le genre de l’enfant. Au contraire, même, le short fleuri aurait pu nous enligner sur un genre féminin. Pourquoi alors? Pourquoi l’idée que ce soit une fille ne nous vient-elle pas ? Parce que cet enfant manifeste un comportement que nous encourageons et reconnaissons comme valable chez un petit garçon. Mais pas chez une petite fille. Grimper sans peur n’est pas attendu des petites filles; ce comportement correspond tellement peu à ce que l’on attend que, d’emblée, nous présumerons qu’il s’agit d’un garçon. C’est ce que fait une éducation genrée.

 

Les filles ont aussi besoin de savoir se battre

éducation genréeNous ne réalisons pas que, sans le vouloir, nous leur transmettons de cette façon de nombreuses limites. En valorisant l’obéissance, la douceur, l’empathie, la joliesse et le calme, entre autres, nous n’offrons aux petites filles aucune des habiletés nécessaires pour prendre des décisions dans leur intérêt et faire respecter leurs choix et leurs décisions.

Elles ne pourront pas les manifester dans la cour d’école, quand un garçon les collera sur le mur. Dans leur équipe de basket, quand le coach dépassera la ligne de la bonne conduite. À 16 ou 18 ans, elles ne les auront pas non plus à l’occasion de leur première relation sexuelle, pour indiquer leurs limites. Plus tard dans leur milieu de travail, quand elle devra se  battre pour une promotion.  Grâce à une éducation genrée, elles n’auront dans leur boîte à outils que l’obéissance, la joliesse et l’empathie.

 

Pas besoin de parler pour transmettre un stéréotype

Quelques mois après la naissance, un bébé est capable de faire la différence entre le sourire de bonheur de son parent et son froncement de sourcils. Il l’associe à son propre comportement et c’est comme ça, entre autres, que nos petits et petites apprennent les normes sociales : je souris quand ma puce se regarde dans le miroir, mais je fronce les sourcils quand mon fils le fait. Je fronce les sourcils quand elle se roule dans la boue, mais je souris en coin quand mon fils le fait. J’aime voir et je rayonne de joie en la voyant bercer sa poupée, mais pas quand mon fils fait la même chose. Je me précipite quand ma fille veut se lancer du sofa, mais je ne fais que me rapprocher si c’est mon fils qui veut faire la même chose…

 

On veut tous que notre fille soit une princesse!

En entrevue au Mirror, la mère de la petite Jesse-Jane, Sinead McParland, avoue en toute simplicité que ce n’était pas du tout ce qu’elle souhaitait pour sa fille.

C’était mon premier enfant et je voulais une princesse! Je l’ai inscrite au ballet… mais elle avait d’autres idées. Elle a voulu faire du karaté, puis du Teakwendo, puis le Kung Fu avec des armes et finalement les épées. Et là je me suis dit « Oh mon Dieu, tu me brises le cœur ».

Je la comprends. Nous avons toutes appris que ce sont les petites filles tranquilles, serviables et obéissantes qui obtiennent l’approbation générale. C’est pour cela que Sinead se dépêche de nous rassurer :

C’est une enfant tranquille; rien à voir avec ce qu’elle est quand elle fait des arts martiaux. Elle est timide, vous savez, et elle aime l’école! Je vous assure que c’est une autre personne sur le tatami.

Une autre personne? Je ne crois pas, non.

éducation genrée

Jesse-Jane McParland, entre deux compétitions d’arts martiaux.

Être tout ce qu’elle peut être

Je crois plutôt que cette enfant est précisément tout ce qu’elle peut être. À cause de cela, elle peut donc choisir sa manière d’être selon les différentes circonstances. Quand ce sera le temps d’être agressive, Jesse-Jane saura l’être. Quand ce sera le temps d’être rigolote en tirant la langue, elle saura également comment on fait. Je ne sais pas comment cette petite puce a franchi les frontières qu’on lui imposait, mais je m’en réjouis, vraiment.

Elle a deux petites sœurs, voyez-vous, et ça me réchauffe le cœur de savoir qu’elles ont un modèle comme celui-là sous les yeux chaque jour.

 

En échapper de moins en moins

Je veux me rappeler que chacun de mes silences, de mes regards et de mes mimiques envoie un message très clair aux enfants, et je veux que ce soit qu’elles peuvent être tout ce qu’elles veulent. Je veux me rappeler que ce ne sont pas mes mots qui le leur enseignent, ce sont mes gestes.

C’est difficile de les débusquer tous, ces réflexes genrés. J’en échappe pas mal, évidemment. Mais chaque fois que je me rends compte que ma réponse, verbale ou non verbale, transmet la soumission aux stéréotypes, je lui fais perdre du pouvoir sur sa vie. Ce n’est pas sans importance. C’est même la seule façon d’y arriver : un regard à la fois. C’est important pour elles, mais pour nous aussi; et pour toutes les petites filles à venir et qui deviendront des femmes. Capables de tout!

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