Donner ce qu’on n’a pas reçu

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On entend souvent dire qu’on ne peut pas donner ce qu’on n’a pas reçu. Rien n’est moins vrai. J’en connais des dizaines qui l’ont fait et continue de donner ce qu’ils n’ont jamais reçu. Mon amie Élisabeth  a été déposée à la crèche à la naissance et sa mère n’est revenue la chercher que quatre mois plus tard. Une enfance faite de négligence ordinaire. Une mère tellement poquée qu’elle s’en fout, finalement. Et un père tellement occupé à devenir quelqu’un, qu’il s’en fout lui aussi. Élisabeth a si souvent eu le silence comme réponse, qu’elle a fini par arrêter de poser des questions. Comme tant d’autres.

Élisabeth a un trou grand comme ça à l’intérieur. Un fossé fait de besoins mal comblés, de caresses espérées en vain, de promesses non tenues. Parfois, maintenant qu’elle est une grande personne, au milieu des journées plus difficiles, le chagrin s’engouffre et tourbillonne dans le trou d’Élisabeth. Il n’y a qu’elle qui l’entende siffler de façon assourdissante. Mais ceux qui la connaissent bien peuvent la voir vaciller sous les coups du passé. Il ya d’abord un battement de cil fébrile, puis un sourire forcé. Un silence presque trop long. Il y a toujours un prix pour donner ce qu’on n’a pas reçu.

Combien de parents se tiennent debout, au milieu des cris de leur propre enfance, et essaient de faire mieux que ce qu’on a fait pour eux? Je voudrais leur rendre hommage. Aucune foule ne se lèvera jamais pour applaudir leur prestation à la fin d’une journée particulièrement ardue. On ne verra pas leur photo sur la couverture d’ELLE Québec; on ne parlera pas d’eux à la télé. Mais moi, je sais qu’ils avancent avec une tonne sur le dos.

Élisabeth a beaucoup lu sur l’élevage d’enfant. Elle a écouté les experts à la radio. Suivi leurs conseils à la télé. Elle a même fait le programme de compétences parentales à la maison de la famille. Mais ce n’est pas suffisant pour la décharger du fardeau de la perfection.

 

Donner ce qu’on n’a pas reçu, comme un membre amputé

D’un autre côté, donner ce qu’on n’a pas reçu, c’est comme vivre avec un membre amputé. C’est ressentir la douleur fantôme de toutes les fois où nos parents ne nous ont pas consolés, pas bordés, pas aimés. Élisabeth croit qu’elle devrait savoir comment tout faire et très bien. J’ai beau lui répéter que ce n’est pas nécessaire. Alors, quand vient l’élancement de cette affection manquante, elle tombe et tombe et tombe.

Quand on a eu une enfance poche, on pense souvent qu’on devrait faire mieux que ce qu’on peut faire. On ne veut pas faire d’erreur. Pas une seule. Parce que l’on connaît le prix qu’on a payé pour chacune de celles qu’on a faites sur nous. Démesuré.

donner ce qu'on n'a pas reçuBeaucoup de ces enfants négligés deviennent des parents qui marchent les fesses serrées et tentent de contrôler l’incontrôlable. Quand on vient d’une enfance ratée, et qu’on a été chercher de l’aide pour recoller les morceaux, alors, on essaie de donner ce qu’on n’a pas reçu. Et parfois, croyez-le ou non, il arrive régulièrement qu’ils y arrivent!

Voler sa croissance au nez de ses bourreaux

Ces hommes et ces femmes ont grandi en se répétant qu’ils n’allaient pas faire les mêmes erreurs. Ils allaient être de bons parents. Alors, ils ont pris tout l’amour que pouvaient leur donner ce prof formidable, ce coach attentif, cette brigadière si douce. Je dis souvent d’eux qu’ils ont volé leur croissance au nez de leurs bourreaux. Ils veulent donner tout ce qui leur a manqué. Les encouragements, les félicitations, les câlins, la présence, les histoires, les repas en famille.

Quelle injustice, n’est-ce pas, que ces enfants courageux, privés de tout, deviennent des parents qui ne soient pourtant jamais satisfaits de ce qu’ils donnent.

Je voudrais en particulier rendre hommage à leur audace d’oser chercher en dehors du noyau stérile de leur petite enfance. Leur dire qu’aux jours difficiles, ma voix et celles de millier d’autres les acclament et reconnaissent l’unicité de leur trajectoire.

Leur dire qu’ils en font assez.

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