culture du viol : la question de mon fils

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culture du viol, la question de mon fils

La porte de fer qui enfermait la parole des femmes autour de l’agression sexuelle et de la culture du viol semble s’entrouvrir en grinçant. Et, avec elle, un raz-de-marée d’émotions, de mots et de questions. Si de très nombreuses femmes sont actuellement secouées par les nécessaires dévoilements qui se succèdent, que dire des enfants? Une partie de nous voudrait tellement leur offrir un monde lisse et heureux… Mais qu’est-ce qu’on répond quand notre fils de sept ans voit sa tante effondrée et demande pourquoi?

Joël avait 7 ans et a attendu d’être seul avec moi pour solliciter timidement des explications: pourquoi elle pleurait sans arrêt? Qu’est-ce qu’elle avait? J’ai trop de respect pour les enfants, pour leur offrir des mensonges quand ils ont le courage de poser des questions difficiles. Car il faut bien du cran pour s’avancer ainsi dans la souffrance d’une autre et chercher le sens des choses. C’est ce qu’ils font quand ils nous demandent «Pourquoi?» Je me souviens de m’être dit que je ne pouvais pas être moins courageuse que lui. Je devais bien peser mes mots et prendre soin de son âme si fragile, mais il ne faisait aucun doute que ce garçon méritait qu’on réponde bravement à sa difficile question.

– Te souviens-tu quand je t’ai expliqué que personne n’a le droit de te toucher si tu ne veux pas être touché? Te souviens-tu que personne n’a le droit de te toucher d’une manière que tu n’aimes pas? Hé bien, un monsieur l’a touchée alors qu’elle ne voulait pas et d’une manière qu’elle ne voulait pas.

Il a tout de suite compris et hoché la tête. Dans le silence qui a suivi, nous savions tous deux que la plus difficile question allait surgir… «Pourquoi il a fait ça?» m’a-t-il demandé. À l’époque, je me souviens d’avoir répondu que je ne savais pas. Je ne savais pas comment une telle aberration pouvait avoir eu lieu. Comment un homme avait pu exercer son pouvoir avec autant de bassesse.

 

La réponse est affreuse

Ces enfants ont 7, 9 ou 11 ans. Peut-être même 13 ou 15 ans. Et ils demandent courageusement, encore aujourd’hui, pourquoi. Et la réponse est affreuse : cela arrive parce que nous laissons cela arriver. Tous et toutes, nous laissons les rapports de domination s’installer entre hommes et femmes. Nous sourions aux commentaires sexistes de nos collègues. Hommes et femmes, nous laissons nos pères passer des remarques désobligeantes sur le corps ou la façon de s’habiller d’une femme. Trop gênés pour les reprendre.

Nous lisons des romans dans lesquels des femmes disent non et sont quand même embrassées; et nous appelons cela une histoire d’amour. Hommes et femmes, nous sommes déstabilisés par les femmes qui ne cherchent même pas à correspondre à l’idée qu’on se fait tous d’une femme. Et nous commentons. Hommes et femmes, nous regardons des émissions de télé et des films dans lesquels des hommes sont rendus fous par leur désir pour une femme et nous appelons cela de la passion. Voilà comment l’on distille la culture du viol aux enfants et à tout le monde, chaque jour.

Nous discutons des vêtements que les femmes artistes portent dans les galas en leur attribuant de la valeur ou non, parce qu’elles sont des femmes. Hommes et femmes, nous laissons se tenir des conversations qui sous-entendent que le désir des hommes est incontrôlable et que les femmes sont responsables de ce que les hommes ressentent.

 

La culture du viol concerne tout le monde

Pères et mères, nous laissons nos enfants jouer à des jeux vidéo où les personnages féminins sont hypersexués avant d’être de bonnes combattantes, en nous disant que «C’est comme ça, que veux-tu? Je ne vais pas refaire l’industrie de la vidéo!» Nous assistons à des fêtes où des hommes qui ont trop bu taponnent des femmes qui ont trop bu, et nous détournons le regard, en nous disant que ce ne sont pas de nos affaires.

Et nous laissons nos enfants être témoins de tout cela.

Voilà «Pourquoi il a fait ça». Parce que nous permettons que cela arrive en distillant chaque jour autour de nous quelques gouttes de la culture du viol.

Comment leur dire la vérité sans les plonger dans un abysse d’insécurité? Peut-être ai-je moi-même trop peur de cette vérité, et surtout de toutes ses conséquences, pour avoir envie de la contempler. Peut-être que c’est plus simple pour l’instant de me dire que rien de cela ne me concerne vraiment et ce n’est pas moi qui vais changer le monde à moi toute seule.

 

Je ne sais pas ?

Quand nos enfants nous demandent pourquoi il a fait ça, on peut bien choisir de leur dire Je ne sais pas pour l’instant. On peut bien désigner les agresseurs du doigt en affirmant qu’ils ne font pas partie de notre cercle, qu’ils sont à part et déviants. Je comprends ça. Notre énergie limitée est déjà dilapidée par la garderie, les dents à brosser, les vaccins, les repas à faire chaque jour, le problème avec le prof à l’école, nos parents vieux et malades, les coupes dans les services et la pression au travail. Je sais que nous sommes épuisés. Je sais et je comprends.

Mais un jour, il nous faudra répondre à leur courageuse question : pourquoi il a fait ça? Un jour, nous aurons nous aussi le courage, hommes et femmes, de reconnaître que nous sommes une partie de la réponse.

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